Les baptêmes
Vers son manoir de marbre,
Qui domine les bois,
L'évêque en fer et en orfroi,
Le dimanche, s'en va,
Moment d'éclair et d'or, parmi les lignes d'arbres.
Le ruisseau mire sa monture
Et son pennon de haut en bas,
SI bien qu'il marche, en son voyage,
Avec sa grande image
A ses côtés, sous la ramure,
De pas en pas.
Les bois ? - ils sont luisants d'aurore
Et frémissants des fleurs qui les décorent
Les mille doigts des brises frisent,
Avec des bonds et des surprises,
Les feuillages qu'ils chimérisent ;
L'ombre elle-même est claire ; là-haut,
Se balancent les cimes unanimes,
Tandis qu'au ras du sol - tel un joyau
Qui glisserait sur la lumière -
Ailes folles, passe un oiseau.
L'évêque, avec son glaive, avec sa lance,
Vêtu d'orfroi et d'acier blanc, s'avance :
Ses éperons de diamant
Semblent du feu de firmament ;
Et son image en or et en conquête
Dit au ruisseau qui la reflète :
' Je suis pure comme ton eau,
Celui qui me projette
En ton miroir a l'âme nette
Et le cceur haut. '
L'eau entendit ces paroles d'orgueil,
Fit un coude, puis s'éloigna de l'avenue,
Vers une grotte, où, sur le seuil,
Se baignait une enfant nue,
Jouant, avec ses mains et ses cheveux,
Joyeusement, dans les flots bleus.
Elle était fralche et douce ;
Belle comme un fruit qui luit,
Rouge, sur le coussin des mousses ;
L'ombre tombait des saules,
Feuille à feuille, sur ses épaules,
Et ses doigts vifs cherchaient à la saisir ;
Elle criait et s'oubliait en son plaisir
D'être, dans l'eau et le soleil, perdue.
Du haut de sa chapelle, suspendue
Aux peupliers, la petite vierge Marie
La regardait jouer dans l'eau fleurie,
Et n'ayant peur de sa tranquille nudité
Lui dit en se penchant de son côté :
' Naïve et frêle enfant de l'eau, des fleurs, des branches,
C'est toi la pure, c'est toi la franche.
Le ruisseau blanc qui s'écoule vers toi,
C'est le baptême vrai que je t'envoie.
J'aime ton corps doux et béni,
Comme celui de mon Jésus,
A Bethléem, quand les souffles unis
Du boeuf et de l'ânon se penchèrent dessus.
Ton âme est claire à ma pensée
Qui te voit vivre, avec les fleurs
Et l'eau, dans une entente de fraîcheur
Et de splendeur exorcisées. '
' Tu es toi-même une prière
Balbutiée, au cours des temps,
Depuis que s'exalte la terre
Immortelle vers le printemps. '
' L'homme de pouvoir d'or et de force mitrée
Qui rythme son orgueil brutal et chamarré,
Au galop lourd de son cheval là-bas,
N'est pas
Celui qui vit vraiment, selon sa vie.
L'eau pure, à l'entendre, s'enfuit ;
Les brindilles et les branches se cassent ;
Les oiselets rentrent au nid avec frayeur ;
Et la nature entière a peur
Des éclats durs de la cuirasse. '
Pendant que la vierge parlait,
L'enfant, sans rien savoir, mêlait,
Continûment, ses mains et ses cheveux
Aux mains et aux cheveux
Des eaux vertes et des eaux bleues.
Toute l'innocence des choses
La pénétrait et la sacrait
D'une simple et religieuse apothéose,
Et sa tête, de la grâce immense baignée,
N'avait pas même l'air étonnée.
Tandis qu'au loin, parmi les arbres,
L'évêque en or
Montait vers son manoir de marbre :
Les hauts donjons et leurs pierres meurtries
Etalent chaudes et humides encor
De récentes et féroces tueries ;
Et les taches rouges des murs épais,
A mesure qu'il avançait,
Absorbaient l'ombre
De sa marche farouche et sombre,
Avec leurs bouches de sang frais.
poem by Emile Verhaeren

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Mes Chants Savent Tout Peindre
Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre.
Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.
Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,
Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.
Le baiser dans mes vers étincelle et respire.
La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire
Y roule en murmurant son flot léger et pur.
Souvent avec les cieux il se pare d'azur.
Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage,
Voltige dans mes vers comme dans le feuillage.
Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs,
Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs,
Soit celles que seize ans, été plus doux encore,
Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.
poem by Andre Marie de Chenier

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Le ramasseur d'épaves
L'ombre qui sous la lune
Tombait, longue et pâle, des dunes,
Longeait la grève et dentelait la mer.
De loin en loin, apparaissaient des phares
Qui se mouvaient, jaunes et verts,
Avec des gestes sur la mer.
Le vieux chercheur d'épaves rares
Fouille le sable, avec des yeux d'avare,
Et va ; - son ombre
Autour de son pas lent fait de l'ombre plus sombre.
Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses ;
Flots d'ailes blanches qui se déplacent,
Les mouettes fuient dans la nuit ;
Il les regarde, et puis s'éloigne et puis s'entête.
A revenir, et puis s'en va et puis s'arrête :
Sa petite pipe de bois
Darde soudain d'entre ses doigts
Un éclat rouge.
Un garde-côte, du haut des dunes
Qui dominent les bouges,
Parfois l'interpelle de loin,
Mais le chercheur d'épaves et de fortune
Ne répond point.
Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre,
Par les chemins qui font le tour de la mer ;
Il marche et marche encore - et tout son être
Est imbibé d'orage et de grands vents amers.
Il va lassé, mais il va seul,
Rude et têtu passant du soir,
Il va toujours, toujours, toujours, avec l'espoir,
Depuis combien d'années
Gardé, que les vagues des destinées
Quand même, un jour, en leur linceul
D'écume et de fureur, étaleront,
Devant les deux yeux fous qui incendient sa tête,
L'or voyageur que les cent mains de la tempête
Jettent à l'inconnu qui marche aux horizons.
poem by Emile Verhaeren

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Moine simple
Ce convers recueilli sous la soutane bise
Cachait l'amour naïf d'un saint François d'Assise.
Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent,
II était jardinier des fleurs dans le couvent.
Il les aimait, le simple, avec toute son âme,
Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme.
Elles lui parfumaient la vie et le sommeil,
Et pour elles, c'était qu'il aimait le soleil
Et le firmament pur et les nuits diaphanes,
Où les étoiles d'or suspendent leurs lianes.
Tout enfant, il pleurait aux légendes d'antan
Où sont tués dés lys sous les pieds de Satan,
Où dans un infini vague, fait d'apparences,
Passent des séraphins parmi des transparences.
Où les vierges s'en vont par de roses chemins,
Avec des grands missels et des palmes aux mains,
Vers la mort accueillante et bonne et maternelle
A ceux qui mettent l'or de leur espoir en elle.
*
Aux temps de Mai, dans les matins auréolés
Et l'enfance des jours vaporeux et perlés,
Qui font songer aux jours mystérieux des limbes
Et passent couronnés de la clarté des nimbes,
Il étalait sa joie intime et son bonheur,
A parer de ses mains l'autel, pour faire honneur
A la très douce et pure et benoîte Marie,
Patronne de son coeur et de sa closerie.
Il ne songeait à rien, sinon à l'adorer,
A lui tendre son âme entière à respirer,
Rose blanche, si frêle et si claire et si probe,
Qu'elle semblait n'avoir connu du jour que l'aube,
Et qu'au soir de la mort, où, sans aucun regret,
Jusqu'aux jardins du ciel, elle s'envolerait
Doucement de sa vie obscure et solitaire,
N'ayant rien laissé d'elle aux buissons de la terre,
Le parfum, exhalé dans un soupir dernier,
Serait depuis longtemps connu du ciel entier.
poem by Emile Verhaeren

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Le chant de l'eau
L'entendez-vous, l'entendez-vous
Le menu flot sur les cailloux ?
Il passe et court et glisse
Et doucement dédie aux branches,
Qui sur son cours se penchent,
Sa chanson lisse.
Là-bas,
Le petit bois de cornouillers
Où l'on disait que Mélusine
Jadis, sur un tapis de perles fines,
Au clair de lune, en blancs souliers,
Dansa ;
Le petit bois de cornouillers
Et tous ses hôtes familiers
Et les putois et les fouines
Et les souris et les mulots
Ecoutent
Loin des sentes et loin des routes
Le bruit de l'eau.
Aubes voilées,
Vous étendez en vain,
Dans les vallées,
Vos tissus blêmes,
La rivière,
Sous vos duvets épais, dès le prime matin,
Coule de pierre en pierre
Et murmure quand même.
Si quelquefois, pendant l'été,
Elle tarit sa volupté
D'être sonore et frémissante et fraîche,
C'est que le dur juillet
La hait
Et l'accable et l'assèche.
Mais néanmoins, oui, même alors
En ses anses, sous les broussailles
Elle tressaille
Et se ranime encor,
Quand la belle gardeuse d'oies
Lui livre ingénument la joie
Brusque et rouge de tout son corps.
Oh ! les belles épousailles
De l'eau lucide et de la chair,
Dans le vent et dans l'air,
Sur un lit transparent de mousse et de rocailles ;
Et les baisers multipliés du flot
Sur la nuque et le dos,
Et les courbes et les anneaux
De l'onduleuse chevelure
Ornant les deux seins triomphaux
D'une ample et flexible parure ;
Et les vagues violettes ou roses
Qui se brisent ou tout à coup se juxtaposent
Autour des flancs, autour des reins ;
Et tout là-haut le ciel divin
Qui rit à la santé lumineuse des choses !
La belle fille aux cheveux roux
Pose un pied clair sur les cailloux.
Elle allonge le bras et la hanche et s'inclina
Pour recueillir au bord,
Parmi les lotiers d'or,
La menthe fine ;
Ou bien encor
S'amuse à soulever les pierres
Et provoque la fuite
Droite et subite
Des truites
Au fil luisant de la rivière.
Avec des fleurs de pourpre aux deux coins de sa bouche,
Elle s'étend ensuite et rit et se recouche,
Les pieds dans l'eau, mais le torse au soleil ;
Et les oiseaux vifs et vermeils
Volent et volent,
Et l'ombre de leurs ailes
Passe sur elle.
Ainsi fait-elle encor
A l'entour de son corps
Même aux mois chauds
Chanter les flots.
Et ce n'est qu'en septembre
Que sous les branches d'or et d'ambre,
Sa nudité
Ne mire plus dans l'eau sa mobile clarté,
Mais c'est qu'alors sont revenues
Vers notre ciel les lourdes nues
Avec l'averse entre leurs plis
Et que déjà la brume
Du fond des prés et des taillis
S'exhume.
Pluie aux gouttes rondes et claires,
Bulles de joie et de lumière,
Le sinueux ruisseau gaiement vous fait accueil,
Car tout l'automne en deuil
Le jonche en vain de mousse et de feuilles tombées.
Son flot rechante au long des berges recourbées,
Parmi les prés, parmi les bois ;
Chaque caillou que le courant remue
Fait entendre sa voix menue
Comme autrefois ;
Et peut-être que Mélusine,
Quand la lune, à minuit, répand comme à foison
Sur les gazons
Ses perles fines,
S'éveille et lentement décroise ses pieds d'or,
Et, suivant que le flot anime sa cadence,
Danse encor
Et danse.
poem by Emile Verhaeren

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Aquarelliste
Yvonne sérieuse au visage pâlot
A pris du papier blanc et des couleurs à l'eau
Puis rempli ses godets d'eau claire à la cuisine.
Yvonnette aujourd'hui veut peindre. Elle imagine
De quoi serait capable un peintre de sept ans.
Ferait-elle un portrait? Il faudrait trop de temps
Et puis la ressemblance est un point difficile
À saisir, il vaut mieux peindre de l'immobile
Et parmi l'immobile inclus dans sa raison
Yvonnette a fait choix d'une belle maison
Et la peint toute une heure en enfant douce et sage.
Derrière la maison s'étend un paysage
Paisible comme un front pensif d'enfant heureux,
Un paysage vert avec des monts ocreux.
Or plus haut que le toit d'un rouge de blessure
Monte un ciel de cinabre où nul jour ne s'azure.
Quand j'étais tout petit aux cheveux longs rêvant,
Quand je stellais le ciel de mes ballons d'enfant,
Je peignais comme toi, ma mignonne Yvonnette,
Des paysages verts avec la maisonnette,
Mais au lieu d'un ciel triste et jamais azuré
J'ai peint toujours le ciel très bleu comme le vrai.
poem by Guillaume Apollinaire

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La clémence
C'était un doux pays illuminé de plaines
Où circulaient de longs troupeaux
Dont on voyait les laines
Blanchir les prés et se mirer dans l'eau ;
C'étaient des champs de fleurs à l'infini :
Un fleuve y sinuait de chaumière en chaumière ;
Son cours faisait, au loin, un geste de lumière ;
C'étaient des lacs, cernés de joncs ; tels de grands nids,
Où s'endormaient les oiseaux en silence,
Où seul, un vent très lent de paix et de clémence
Remuait l'air paisible autour d'un îlot d'or.
C'était l'heure du soir et des vagues étales
Quand l'écho lisse et pur double, de bord en bord,
La voix des passeurs d'eau sur les rives natales.
Les villages songeaient au fond des avenues.
Persuasives et bienvenues
Les bonnes volontés d'aimer et de bien vivre
Dilataient l'être - et l'esprit semblait ivre
Ou de joie attendrie ou de fière douleur.
Un peu de l'or des soirs pénétrait dans les fleurs
Qui se fermaient pour s'endormir ;
On regardait, au long des grands chemins, frémir
De haut en bas, les peupliers nocturnes ;
Le vol des angélus, sur les choses, planait ;
Un sens nouveau du monde, avec douceur, tombait
Des urnes
Que l'infini et le mystère
Penchent, depuis des milliers d'ans,
Vers les désirs tendus et haletants
Et les extases de la terre.
Pures, dans le cristal taillées,
Les premières étoiles réveillées
Apparaissaient, une à une, sur l'horizon.
La tranquille rosée argentait le gazon ;
Une bonté mélancolique et fraîche
Venait des choses vers le coeur ;
Toute clarté, comme des flèches,
Pointait sa force en profondeur ;
Aux lointains bleus de calme et de prière,
L'ombre penchante épousait la lumière ;
Des mains jointes semblaient de la terre monter
Et s'élever toujours et s'exalter,
Et telle était l'ardeur de bienveillance
Qui vous poignait, qu'elle éclatait en violence
Et s'en allait, plus haut que le pardon lui-même,
Darder, vers ce désir extrême
D'être soudain la dupe ou bien la proie
D'une injustice - et d'en pleurer de joie.
On souhaitait
Se dépouiller de tout orgueil ;
On souhaitait
Être celui qui fait accueil
Au sacrifice - et qui se tait ;
On souhaitait,
S'unir confusément à tout ce qui tremblait,
En ce soir pur et translucide
Comme des lueurs d'or dans un vitrail d'abside.
On souhaitait enfin
Se fondre et s'abîmer en ces épreuves claires
Bonheur qu'on quitte, affres qu'on veut, douleur qu'on vainc,
Et vivre, en leur tumulte intime et volontaire,
Comme un martyr ou comme un saint.
Les chaumières, là-bas, dormaient au long des routes ;
Les fleurs et les couleurs s'éteignaient toutes ;
Mais l'écho lisse et pur doublait toujours, doublait encor,
De bord en bord,
À cette heure de calme et de vagues étales
La voix des passeurs d'eau des rivières natales.
poem by Emile Verhaeren

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Elle était pâle, et pourtant rose...
Elle était pâle, et pourtant rose,
Petite avec de grands cheveux.
Elle disait souvent : je n'ose,
Et ne disait jamais : je veux.
Le soir, elle prenait ma Bible
Pour y faire épeler sa soeur,
Et, comme une lampe paisible,
Elle éclairait ce jeune coeur.
Sur le saint livre que j'admire
Leurs yeux purs venaient se fixer ;
Livre où l'une apprenait à lire,
Où l'autre apprenait à penser !
Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,
Elle penchait son front charmant,
Et l'on aurait dit une aïeule,
Tant elle parlait doucement !
Elle lui disait: Sois bien sage!
Sans jamais nommer le démon ;
Leurs mains erraient de page en page
Sur Moïse et sur Salomon,
Sur Cyrus qui vint de la Perse,
Sur Moloch et Léviathan,
Sur l'enfer que Jésus traverse,
Sur l'éden où rampe Satan.
Moi, j'écoutais... - Ô joie immense
De voir la soeur près de la soeur!
Mes yeux s'enivraient en silence
De cette ineffable douceur.
Et, dans la chambre humble et déserte,
Où nous sentions, cachés tous trois,
Entrer par la fenêtre ouverte
Les souffles des nuits et des bois,
Tandis que, dans le texte auguste,
Leurs coeurs, lisant avec ferveur,
Puisaient le beau, le vrai, le juste,
Il me semblait, à moi rêveur,
Entendre chanter des louanges
Autour de nous, comme au saint lieu,
Et voir sous les doigts de ces anges
Tressaillir le livre de Dieu !
poem by Victor Hugo

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Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
Poussaient au bord de nos chemins
Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
Et tes cheveux avec des plumes.
L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
En leur marche, sous le feuillage ;
Une chanson d'enfant nous venait d'un village
Et remplissait tout l'infini.
Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
Sous la garde des longs roseaux
Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
Sa haute et flexible couronne.
Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient
Ensemble une même pensée,
Nous songions que c'était notre vie apaisée
Que ce beau soir nous dévoilait.
Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
Se parer et nous dire adieu ;
Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
poem by Emile Verhaeren

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Le soir tombe, la lune est d'or
Avant la fin de la journée
Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
Cueillir avec tes douces mains
Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
Tristement, vers la terre, inclinées.
Que le feuillage soit déjà blême, qu'importe
Je les admire et tu les aimes,
Et leurs corolles sont quand même
Belles, sur les tiges qui les portent.
Et tu t'en es allée au loin parmi les buis
Au long d'un chemin monotone
Et le bouquet que tu cueillis,
Tremble en ta main et tout à coup frissonne ;
Et voici que tes doigts songeurs,
Pieusement, rassemblent les lueurs
De ces roses d'automne
Et les tressent avec des pleurs
En une pâle et claire et flexible couronne.
La dernière lumière a éclairé tes yeux
Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
Et lentement, à la vesprée,
Les mains vides, tu es rentrée,
Abandonnant non loin de notre porte
Dans un tertre humide et bas
Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
Et j'ai compris alors que dans le jardin las
Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
Tu as voulu fleurir une dernière fois
Notre jeunesse qui repose là,
Morte.
poem by Emile Verhaeren

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Moine doux
Il est des moines doux avec des traits si calmes,
Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes,
Qu'on formerait, pour le porter au-dessus d'eux,
Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,
Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie,
Une route d'argent d'un chemin d'or suivie.
Et par les lacs, le long des eaux, ils s'en iraient,
Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.
Ces moines, dont l'esprit jette un reflet de cierge,
Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,
Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant
Etoile de la mer et feu du firmament,
Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges,
Avec des lèvres d'or comme le choeur des anges,
Qui l'ont priée avec des voeux si dévorants
Et des coeurs si brûlés qu'ils en ont les yeux grands,
Qui la servent enfin dans de telles délices,
Qu'ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,
Et qu'Elle, un soir d'amour, pour les récompenser,
Donne aux plus saints d'entre eux son Jésus à baiser.
poem by Emile Verhaeren

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Dans ce jardin antique où les grandes allées
Dans ce jardin antique où les grandes allées
Passent sous les tilleuls si chastes, si voilées
Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir,
Où, marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir,
L'heure met tour à tour dans les vases de marbre
Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre,
Anges, vous le savez, oh ! comme avec amour,
Rêveur, je regardais dans la clarté du jour
Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie,
Et de quels doux pensers mon âme était remplie,
Tandis que l'humble enfant dont je baise le front,
Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt,
Marchait en m'entraînant vers la grotte où le lierre
Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre !
poem by Victor Hugo

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L'action
Lassé des mots, lassé des livres,
Qui tiédissent la volonté,
Je cherche, au fond de ma fierté,
L'acte qui sauve et qui délivre.
La vie, elle est là-bas, violente et féconde,
Qui mord, à galops fous, les grands chemins du monde.
Dans le tumulte et la poussière,
Les forts se sont pendus à sa crinière
Et, soulevés par elle et par ses bonds,
De prodige en prodige,
Ils ont gravi, à travers pluie et vent, les monts
Des audaces et des vertiges.
L'action !
J'en sais qui la dressent dans l'air
Tragiquement, sur ciel d'orage,
Avec des bras en sang et des clameurs de rage ;
D'autres qui la rêvent sourde et profonde,
Comme une mer
Dont l'abîme repousse et rejette les ondes.
J'en sais qui l'espèrent vêtue
Du silence charmeur des fleurs et des statues.
J'en sais qui l'évoquent partout
Où la douleur se crispe, où la démence bout,
J'en sais qui la cherchent encore,
Durant la nuit, jusqu'à l'aurore,
Alors déjà qu'elle est debout, au seuil
Doux et serein de leur orgueil.
La vie en cris ou en silence,
La vie en lutte ou en accord,
Avec la vie, avec la mort,
La vie âpre, la vie intense,
Elle est là-bas, sous des pôles de cristal blanc
Où l'homme innove un chemin lent ;
Elle est ici dans la ferveur ou dans la haine
De l'ascendante et rouge ardeur humaine ;
Elle est parmi les flots des mers et leur terreur
Sur des plages dont nul n'a exploré l'horreur ;
Elle est dans les forêts aux floraisons lyriques,
Qui décorent les monts et les îles d'Afrique ;
Elle est où chaque effort grandit,
Geste à geste, vers l'infini,
Où le génie extermine les gloses,
Criant les faits, montrant les causes
Et préparant l'élan des géantes métamorphoses.
Lassé des mots, lassé des livres,
Je cherche en ma fierté
L'acte qui sauve et qui délivre.
Et je le veux puissant et entêté,
Lucide et pur, comme un beau bloc de glace ;
Sans crainte et sans fallace,
Digne de ceux
Qui n'arborent l'orgueil silencieux
Loin du monde, que pour eux-mêmes.
Et je le veux trempé dans un baptême
De nette et large humanité,
Montrant à tous sa totale sincérité
Et reculant, en un élan suprême,
Les frontières de la bonté.
Oh ! vivre et vivre et vivre et se sentir meilleur
A mesure que bout plus fervemment le coeur ;
Vivre plus clair, dès qu'on marche en conquête ;
Vivre plus haut encor, dès que le sort s'entête
A dessécher la sève et la force des bras ;
Rêver, les yeux hardis, à tout ce qu'on fera
De pur, de grand, de juste en ces Chanaans d'or
Qui surgiront, quand même, au bout du saint effort ;
Oh ! vivre et vivre, éperdument,
En ces, heures de solennel isolement,
Où le désir attise, où la pensée anime,
Avec leurs espoirs fous, l'existence sublime.
Lassé des mots, lassé des livres,
Je veux le glaive enfin qui taille
Ma victoire, dans la bataille.
Et je songe, comme on prie, à tous ceux
Qui se lèvent, héros ou Dieux,
A l'horizon de la famille humaine ;
Comme des arcs-en-ciel prodigieux,
Ils se posent sur les domaines
De la misère et de la haine ;
Les effluves de leur exemple
Pénètrent peu à peu jusques au fond des temples,
Si bien que la foule, soudain,
Voulant aimer, voulant connaître
Le sens nouveau qu'impose, avec ardeur, leur être
Aux énigmes du destin,
Déjà forme son âme à leur image,
Pendant que disputent et s'embrouillent encor,
A coups de textes morts,
Les prêtres et les sages.
Alors, on voit les paroles armées
Planer sur les luttes et les exploits
Et, clairs, monter les fronts et, vibrantes, les voix
Et - foudre et or - voler au loin les Renommées ;
Alors aussi, ceux qui réchauffaient leurs âmes
Au vieux foyer des souvenirs
L'abandonnent et saisissent l'épée en flamme
Et s'élancent vers l'avenir !
poem by Emile Verhaeren

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Moine épique
On eût dit qu'il sortait d'un désert de sommeil,
Où, face à face, avec les gloires du soleil,
Sur les pitons brûlés et les rochers austères,
S'endorts la majesté des lions solitaires.
Ce moine était géant, sauvage et solennel,
Son corps semblait bâti pour un oeuvre éternel,
Son visage, planté de poils et de cheveux,
Dardait tout l'infini par les trous de ses yeux ;
Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées
Et son pas sonnait ferme à travers les années ;
Son dos monumental se carrait dans son froc,
Avec les angles lourds et farouches d'un roc ;
Ses pieds semblaient broyer des choses abattues
Et ses mains ébranler des socles de statues,
Comme si le Christ-Dieu l'eût forgé tout en fer,
Pour écraser sous lui les rages de l'enfer.
*
C'était un homme épris des époques d'épée,
Où l'on jetait sa vie aux vers de l'épopée,
Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard,
Apôtre épouvantant et noir, venait trop tard,
Qui n'avait pu, selon l'abaissement, décroître,
Et même était trop grand pour tenir dans un cloître,
Et se noyer le coeur dans le marais d'ennui
Et la banalité des règles d'aujourd'hui.
*
Il lui fallait le feu des grands sites sauvages,
Les rocs violentés par de sombres ravages,
Le ciel torride et le désert et l'air des monts,
Et les tentations en rut des vieux démons
Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges
Et lui brûlant la lèvre avec des grands seins rouges,
Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils,
Comme les eaux des lacs avec l'or des soleils.
*
On se l'imaginait, au fond des solitudes,
Marmorisé dans la raideur des attitudes,
L'esprit durci, le coeur blême de chasteté,
Et seul, et seul toujours avec l'immensité.
On le voyait marcher au long des mers sonnantes,
Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes,
Avec des gestes fous de voyant surhumain,
Et s'en venir ainsi vers le monde romain,
N'ayant rien qu'une croix taillée au coeur des chênes,
Mais la bouche clamant les ruines prochaines,
Mais fixes les regards, mais énormes les yeux,
Barbare illuminé qui vient tuer les dieux.
poem by Emile Verhaeren

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Morale
Pour le tombeau de Théophile Gautier
Orner le monde avec son corps, avec son âme,
Etre aussi beau qu’on peut dans nos sombres milieux,
Dire haut ce qu’on rêve et qu’on aime le mieux,
C’est le devoir, pour tout homme et pour toute femme.
Les gens déshérités du ciel, qui n’ont ni flamme
Sous le front, ni rayons attirants dans les yeux,
Théophile Gautier, t’ont jugé vicieux,
Immoral. Mais le vent moqueur a pris leur blâme.
La splendeur de ta vie et tes vers scintillants
Te défendent, ainsi que les treize volants
Gardent rose, dans leurs frou-frous, ta Moribonde.
Elle et toi, jeunes, beaux, pour ceux qui t’auront lu
Vous vivrez. C’est le prix de quiconque a voulu
Avec son corps, avec son âme orner le monde.
poem by Charles Cros

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Celui du rien
Je suis celui des pourritures grandioses
Qui s'en revient du pays mou des morts ;
Celui des Ouests noirs du sort
Qui te montre, là-bas, comme une apothéose,
Son île immense, où des guirlandes ,
De détritus et de viandes
Se suspendent,
Tandis, qu'entre les fleurs somptueuses des soirs,
S'ouvrent les grands yeux d'or de crapauds noirs.
Terrains tuméfiés et cavernes nocturnes,
Oh ! mes grottes bâillant l'ennui par les crevasses
Des fondrières et des morasses !
A mes arbres de lèpre, au bord des mares,
Sèchent ton coeur et tes manteaux baroques,
Vieux Lear ; et puis voici le noir Hamlet bizarre
Et les corbeaux qui font la cour à son cadavre ;
Voici René, le front fendu, les chairs transies,
Et les mains d'Ophélie, au bord des havres,
Sont ces deux fleurs blanches - moisies.
Et les meurtres me font des plans de pourriture,
Jusqu'au palais d'où s'imposent les dictatures
De mon pays de purulence et de sang d'or.
Sont là, les carcasses des empereurs nocturnes ;
Les Nérons fous et les Tibères taciturnes,
Gisant sur des terrasses de portor.
Leur crâne est chevelu de vers - et leur pensée
Qui déchira la Rome antique en incendies
Fermente encor, dans leur tête décomposée.
Des lémures tettent les pustules du ventre
Qui fut Vitellius - et maux et maladies
Crèvent, sur ces débris leurs poches de poisons.
Je suis celui du pays mou des morts...
Et puis voici ceux-là qui s'exaltaient en Dieu ;
Voici les coeurs brûlés de foi, ceux dont le feu
Etonnait les soleils, de sa lueur nouvelle :
Amours sanctifiés par l'extatique ardeur
' Rien pour soi-même et sur le monde, où s'échevèlent
La luxure, l'orgueil, l'avarice, l'horreur,
Tous les péchés, inaugurer, torrentiel
De sacrifice et de bonté suprême, un ciel !
Et les Flamels tombés des légendes gothiques,
Et les avares blancs qui se mangent les doigts,
Et les guerriers en or immobile, la croix
Escarbouclant d'ardeur leurs cuirasses mystiques,
Et leurs femmes dont les regards étaient si doux ;
Voici - sanguinolents et crus - ils sont là, tous.
Je suis celui des pourritures méphitiques,
Dans un jardin d'ombre et de soir,
Je cultive sur un espalier noir,
Les promesses et les espoirs.
La maladie ? elle est, ici, la vénéneuse
Et triomphale moissonneuse
Dont la faucille est un croissant de fièvre
Taillé dans l'Hécate des vieux Sabbats.
La fraîcheur de l'enfance et la santé des lèvres,
Les cris de joie et l'ingénu fracas
Des bonds fouettés de vent, parmi les plaines,
Je les flétris, férocement, sous mes haleines,
Et les voici, aux coins de mes quinconces
En tas jaunes, comme feuilles et ronces.
Je suis celui des pourritures souveraines.
Voici les assoiffés des vins de la beauté ;
Les affolés de l'unanime volupté
Qui fit naître Vénus de la mer toute entière ;
Voici leurs flancs, avec les trous de leur misère ;
Leurs yeux, avec du sang ; leurs mains, avec des ors ;
Leurs livides phallus tordus d'efforts
Brisés - et, par les mares de la plaine,
Les vieux caillots noyés de la semence humaine.
Voici celles dont l'affre était de se chercher
Autour de l'effroi roux de leur péché,
Celles qui se léchaient, ainsi que des lionnes -
Langues de pierre - et qui fuyaient pour revenir
Toujours pâles, vers leur implacable désir,
Fixe, là-bas, le soir, dans les yeux de la lune.
Tous et toutes - regarde - un à un, une à une,
Ils sont, en de la cendre et de l'horreur
Changés - et leur ruine est la splendeur
De mon domaine, au bord des mers phosphorescentes.
Je suis celui des pourritures incessantes.
Je suis celui des pourritures infinies ;
Vice ou vertu, vaillance ou peur, blasphème ou foi,
Dans mon pays de fiel et d'or, j'en suis la loi.
Et je t'apporte à toi ce multiple flambeau
Rêve, folie, ardeur, mensonge et ironie
Et mon rire devant l'universel tombeau.
poem by Emile Verhaeren

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Le paradis
Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ;
Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air ;
Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
Un lion se couchait sous des branches en fleurs ;
Le daim flexible errait là-bas, près des panthères ;
Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs
Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.
Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux.
Adam vivait captif en des chaînes divines ;
Eve écoutait le chant menu des sources fines,
Le sourire du monde habitait ses beaux yeux ;
Un archange tranquille et pur veillait sur elle
Et, chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors,
Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,
L'archange endormait Eve au creux de sa grande aile.
Avec de la rosée au vallon de ses seins,
Eve se réveillait, candidement, dans l'aube ;
Et l'archange séchait aux clartés de sa robe
Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main.
L'ombre se déliait de l'étreinte des roses
Qui sommeillaient encore et s'inclinaient là-bas ;
Et le couple montait vers les apothéoses
Que le jardin sacré dressait devant ses pas.
Comme hier, comme toujours, les bêtes familières
Avec le frais soleil dormaient sur les gazons ;
Les insectes brillaient à la pointe des pierres
Et les paons lumineux rouaient aux horizons ;
Les tigres clairs, auprès des fleurs simples et douces,
Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux ;
Et les bonds des chevreuils, dans l'herbe et sur la mousse,
S'entremêlaient sous le regard des lions doux ;
Rien n'avait dérangé les splendeurs de la veille.
C'était le même rythme unique et glorieux,
Le même ordre lucide et la même merveille
Et la même présence immuable de Dieu.
II
Pourtant, après des ans et puis des ans, un jour,
Eve sentit son âme impatiente et lasse
D'être à jamais la fleur sans sève et sans amour
D'un torride bonheur, monotone et tenace ;
Aux cieux planait encor l'orageuse menace
Quand le désir lui vint d'en éprouver l'éclair.
Un large et doux frisson glissa dès lors sur elle
Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair,
Eve, contre son coeur, serrait ses deux mains frêles.
L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit,
Le brusque et violent réveil de la dormeuse
Et les gestes épars de son étrange ennui,
Mais Eve demeurait close et silencieuse.
Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux
Qui vivaient avec elle au bord des sources nues,
Et le miroir fidèle et souterrain des eaux
D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue.
Un soir qu'il se penchait, avec des doigts pieux,
Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux,
Eve bondit soudain hors de son aile immense.
Oh ! l'heureuse, subite et féconde démence,
Que l'ange, avec son coeur trop pur, ne comprit pas.
Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras
Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles
Eperdument, là-bas, vers des brasiers d'étoiles.
Adam la vit ainsi et tout son coeur trembla.
Jadis, quand, au soir descendant, ses courses
De marcheur solitaire erraient par là,
Joueuse, il l'avait vue au bord des sources
Vouloir en ses deux mains saisir
Les bulles d'eau fugaces
Que les sables du fond lançaient vers la surface ;
Il l'avait vue encore ardente au seul plaisir
De ployer vers le sol, avec des doigts agiles,
Les brins d'herbe légers
Et d'y regarder luire et tout à coup bouger
Les insectes fragiles ;
Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait
Quand lui, l'homme, cherchait déjà quel-que autre vie
Non asservie,
Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.
Eve voulait aimer, Adam voulait connaître ;
Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur
Tendue, il devina soudain quel nouvel être
Eve, à son tour, sentait naître et battre en son coeur.
Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte
D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus ;
Des grappes de parfums tombaient des térébinthes
Et le sol était chaud de parfums répandus.
Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve,
Avec un geste fier, s'empara de ses mains,
Les baisa longuement, lentement, comme en rêve,
Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.
Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure.
Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser
Et ses doigts épandaient sa grande chevelure
Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.
Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines
Où comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux.
Adam sentait sa force inconnue et soudaine
Croître, sous un émoi brusque et délicieux.
Le corps d'Eve cachait de profondes retraites
Douces comme la mousse au vent tiède du jour
Et les gazons foulés et les gerbes défaites
Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.
Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine
Et les retint broyés entre leurs bras raidis,
Toute la grande nuit amoureuse et féline
Fit plus douce sa brise au coeur du paradis.
Soudain
Un nuage d'abord lointain,
Mais dont se déchaînait le tournoyant vertige
Au point de n'être plus que terreur et prodige,
Bondit de l'horizon au travers de la nuit.
Adam releva Eve et serra contre lui
Le pâle et doux effroi de sa chair frissonnante.
Le nuage approchait, livide et sulfureux,
Il était débordant de menaces tonnantes
Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
A l'endroit même où les herbes sauvages
Etaient chaudes encor
D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
Toute la rage
Du formidable et ténébreux nuage
Mordit.
Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit.
Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes ;
Au détour des sentiers profonds et taciturnes,
L'épée entre leurs mains, les anges flamboyaient ;
On entendait rugir des lions vers les astres ;
Des cris d'aigle hélaient la mort et ses désastres ;
Tous les palmiers géants, au bord des lacs, ployaient
Sous le même vent dur de colère et de haine,
Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là-bas,
Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas
Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.
L'ordre divin et primitif n'existait plus.
Tout un autre univers se dégageait de l'ombre
Où des rythmes nouveaux encore irrésolus
Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre.
Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,
Tumultueux de vent ou calmes de rosée,
Et toi, montagne, et vous, neiges cristallisées
Là-haut en des palais de gel et de soleil,
Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,
Et toi, clarté chantante et douce des fontaines,
Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux,
Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux,
Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques,
Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini,
Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis
Pour la vie innombrable et pour la mort unique.
L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant
Solliciter sa force et la mêler aux choses ;
Il devinait les buts, il soupçonnait les causes
Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant ;
Soir coeur naïf, sans le vouloir, aima la terre
Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire
Et les feux jaillissants des cailloux fracassés.
Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides
Et les raisins broyés des grappes translucides
Illuminaient sa soif avant de l'apaiser.
Et la chasse et la lutte et les bêtes hurlantes
Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains,
Et l'orgueil le dota de forces violentes
Pour que lui-même, un jour, bâtît seul son destin.
Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme
Avait ému sa chair du frisson merveilleux,
Vivait dans les bois d'or baignés d'aube et d'aromes
Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux.
C'est en elle que s'éveilla la première âme
Faite de force douce et de trouble inconnu,
A l'heure où tout son coeur se répandait en flammes
Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu.
Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achève
Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts,
Elle étendait son corps déjà plein de son rêve
Sur les pentes des rocs que le couchant dorait ;
Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes
Sur sa peau frémissante et claire ainsi que l'eau,
Et le soleil, frôlant toute sa chair féconde,
Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau.
Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente,
Au sort humain multiplié par son amour,
A la volonté belle, énorme et violente
Qui dompterait la terre et ses forces un jour.
Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées,
Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds,
Et d'avance la grande Eve transfigurée
Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front ;
Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines,
Vous exaltiez son coeur pour en chasser le deuil
Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines
Lui prédirent quels bonds soulèverait l'orgueil ;
Elle espérait en vous, recherches et pensées,
Acharnement de vivre et de vouloir le mieux
Dans la peine vaillante et la joie angoissée,
Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu,
Libre et belle, par un chemin de mousses vertes,
Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas :
L'ange était accueillant, la porte était ouverte ;
Mais, détournant la tête, elle n'y rentra pas.
poem by Emile Verhaeren

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La bêche
Le gel durcit les eaux ; le vent blémit les nues.
A l'orient du pré, dans le sol rêche
Est là qui monte et grelotte, la bêche
Lamentable et nue.
- Fais une croix sur le sol jaune
Avec ta longue main,
Toi qui t'en vas, par le chemin -
La chaumière d'humidité verdâtre
Et ses deux tilleuls foudroyés
Et des cendres dans l'âtre
Et sur le mur encor le piédestal de plâtre,
Mais la Vierge tombée à terre.
- Fais une croix vers les chaumières
Avec ta longue main de paix et de lumière -
Des crapauds morts dans les ornières infinies
Et des poissons dans les roseaux
Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d'oiseau,
Infiniment, là-bas, un cri à l'agonie.
- Fais une croix avec ta main
Pitoyable, sur le chemin -
Dans la lucarne vide de l'étable
L'araignée a tissé l'étoile de poussière ;
Et la ferme sur la rivière,
Par à travers ses chaumes lamentables,
Comme des bras aux mains coupées,
Croise ses poutres d'outre en outre.
- Fais une croix sur le demain,
Définitive, avec ta main -
Un double rang d'arbres et de troncs nus sont abattus,
Au long des routes en déroutes,
Les villages - plus même de cloches pour y sonner
Le hoquetant dies irae
Désespéré, vers l'écho vide et ses bouches cassées.
- Fais une croix aux quatre coins des horizons.
Car c'est la fin des champs et c'est la fin des soirs ;
Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules,
Ses soleils noirs ;
Et des larves éclosent seules
Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes.
A l'orient du pré, dans le sol rêche,
Sur le cadavre épars des vieux labours,
Domine là, et pour toujours,
Plaque de fer clair, latte de bois froid,
La bêche.
poem by Emile Verhaeren

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Le passeur d'eau
Le passeur d'eau, les mains aux rames,
A contre flot, depuis longtemps,
Luttait, un roseau vert entre les dents.
Mais celle hélas! Qui le hélait
Au delà des vagues, là-bas,
Toujours plus loin, par au delà des vagues,
Parmi les brumes reculait.
Les fenêtres, avec leurs yeux,
Et le cadran des tours, sur le rivage
Le regardaient peiner et s'acharner
De tout son corps ployé en deux
Sur les vagues sauvages.
Une rame soudain cassa
Que le courant chassa,
A flots rapides, vers la mer.
Celle là-bas qui le hélait
Dans les brumes et dans le vent, semblait
Tordre plus follement les bras,
Vers celui qui n'approchait pas.
Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
Se prit à travailler si fort
Que tout son corps craqua d'efforts
Et que son coeur trembla de fièvre et d'épouvante.
D'un coup brusque, le gouvernail cassa
Et le courant chassa
Ce haillon morne, vers la mer.
Les fenêtres, sur le rivage,
Comme des yeux grands et fiévreux
Et les cadrans des tours, ces veuves
Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
Suivaient, obstinément,
Cet homme fou, en son entêtement
A prolonger son fol voyage.
Celle là-bas qui le hélait,
Dans les brumes, hurlait, hurlait,
La tête effrayamment tendue
Vers l'inconnu de l'étendue.
Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
Planté dans la tempête blême
Avec l'unique rame, entre ses mains,
Battait les flots, mordait les flots quand même.
Ses vieux regards d'illuminé
Fouillaient l'espace halluciné
D'où lui venait toujours la voix
Lamentable, sous les cieux froids.
La rame dernière cassa,
Que le courant chassa
Comme une paille, vers la mer.
Le passeur d'eau, les bras tombants,
S'affaissa morne sur son banc,
Les reins rompus de vains efforts,
Un choc heurta sa barque à la dérive,
Il regarda, derrière lui, la rive :
Il n'avait pas quitté le bord.
Les fenêtres et les cadrans,
Avec des yeux fixes et grands
Constatèrent la fin de son ardeur ;
Mais le tenace et vieux passeur
Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
Le roseau vert entre ses dents.
poem by Emile Verhaeren

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L’Art Des Transports De L’Ame
L'art, des transports de l'âme est un faible interprète:
L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète.
Sous sa fécondité le génie opprimé
Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.
Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle
Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.
Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.
S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
Si la folâtre joie et la jeunesse ardente
Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,
Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,
Brillants de la santé qui luit sur son visage,
Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.
Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir
Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;
Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,
L'oublie en écoutant une amour étrangère;
De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés,
Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.
Toujours vrai, son discours souvent se contredit.
Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit.
Vainement la pensée est rapide et volage:
Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.
Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
Il fixe le passé pour lui toujours présent,
Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.
poem by Andre Marie de Chenier

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Avec mes sens, avec mon coeur...
Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau
Vers ta bonté et vers ta charité
Sans cesse inassouvies,
Je t'aime et te louange et je te remercie
D'être venue, un jour, si simplement,
Par les chemins du dévouement,
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
Depuis ce jour,
Je sais, oh ! quel amour
Candide et clair ainsi que la rosée
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
Je me sens tien, par tous les liens brûlants
Qui rattachent à leur brasier les flammes ;
Toute ma chair, toute mon âme
Monte vers toi, d'un inlassable élan ;
Je ne cesse de longuement me souvenir
De ta ferveur profonde et de ton charme,
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
Délicieusement, d'inoubliables larmes.
Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
Avec le désir fier d'être à jamais celui
Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
Toute notre tendresse autour de nous flamboie ;
Tout écho de mon être à ton appel répond ;
L'heure est unique et d'extase solennisée
Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
poem by Emile Verhaeren

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