Londres
Et ce Londres de fonte et de bronze, mon âme,
Où des plaques de fer claquent sous des hangars,
Où des voiles s'en vont, sans Notre-Dame
Pour étoile, s'en vont, là-bas, vers les hasards.
Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure
Ses spleens d'argent lointain vers des chemins d'éclair,
Où des bêtes d'ennui bâillent à l'heure
Dolente immensément, qui tinte à Westminster.
Et ces quais infinis de lanternes fatales,
Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs,
Et ces marins noyés, sous des pétales
De fleurs de boue où la flamme met des lueurs.
Et ces châles et ces gestes de femmes soûles,
Et ces alcools en lettres d'or jusques au toit,
Et tout à coup la mort parmi ces foules,
O mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi !
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Related quotes
La morte
En sa robe, couleur de feu et de poison,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.
Des ponts de bronze, où les wagons
Entrechoquent d'interminables bruits de gonds
Et des voiles de bâteaux sombres
Laissent sur elle, choir leurs ombres.
Sans qu'une aiguille, à son cadran, ne bouge,
Un grand beffroi masqué de rouge,
La regarde, comme quelqu'un
Immensément de triste et de défunt.
Elle est morte de trop savoir,
De trop vouloir sculpter la cause,
Dans le socle de granit noir,
De chaque être et de chaque chose.
Elle est morte, atrocement,
D'un savant empoisonnement,
Elle est morte aussi d'un délire
Vers un absurde et rouge empire.
Ses nerfs ont éclaté,
Tel soir illuminé de fête,
Qu'elle sentait déjà le triomphe flotter
Comme des aigles, sur sa tête.
Elle est morte n'en pouvant plus,
L'ardeur et les vouloirs moulus,
Et c'est elle qui s'est tuée,
Infiniment exténuée.
Au long des funèbres murailles,
Au long des usines de fer
Dont les marteaux tannent l'éclair,
Elle se traîne aux funérailles.
Ce sont des quais et des casernes,
Des quais toujours et leurs lanternes,
Immobiles et lentes filandières
Des ors obscurs de leurs lumières ;
Ce sont des tristesses de pierres,
Maisons de briques, donjons en noir
Dont les vitres, mornes paupières,
S'ouvrent dans le brouillard du soir ;
Ce sont de grands chantiers d'affolement,
Pleins de barques démantelées
Et de vergues écartelées
Sur un ciel de crucifiement.
En sa robe de joyaux morts, que solennise
L'heure de pourpre à l'horizon,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.
Elle s'en va vers les hasards
Au fond de l'ombre et des brouillards,
Au long bruit sourd des tocsins lourds,
Cassant leur aile, au coin des tours.
Derrière elle, laissant inassouvie
La ville immense de la vie ;
Elle s'en va vers l'inconnu noir
Dormir en des tombeaux de soir,
Là-bas, où les vagues lentes et fortes,
Ouvrant leurs trous illimités,
Engloutissent à toute éternité :
Les mortes.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Celui de l'horizon
J'ai regardé, par la lucarne ouverte, au flanc
D'un phare abandonné que flagellait la pluie :
Des trains tumultueux, sous des tunnels de suie,
Sifflaient, toisés de loin par des fanaux de sang.
Le port, immensément hérissé de grands mâts,
Dormait, huileux et lourd, en ses bassins d'asphalte ;
Un seul levier, debout sur un bloc de basalte,
Serrait en son poing noir un énorme acomas.
Et, sous la voûte en noir de ce ciel de portor,
Une à une, là-bas, s'éloignaient les lanternes
Vers des quartiers de bruit, de joie et de tavernes,
Où des femmes dansaient entre des miroirs d'or.
Quand, plaie énorme et rouge, une voile, soudain,
Tuméfiée au vent, cingla vers les débarcadères,
Quelqu'un qui s'en venait des pays légendaires
Parut, le front compact d'orgueil et de dédain.
Comme des glaives d'or et des lances au clair,
Il dégaînait sa rage et ses désirs sauvages
Et ses cris durs frappaient les échos des rivages
Ou traversaient, de part en part, l'ombre et la mer.
Il était d'Océan. Il était grand d'avoir
Mordu chaque horizon saccagé de tempête
Et de maintenir haute et tenace sa tête
Sous les poings de terreur que lui tendait le soir.
Effrayant effrayé. Il cherchait le chemin
Vers une autre existence éclatée en miracles,
En un désert de rocs illuminés d'oracles,
Où le chêne vivrait, où parlerait l'airain,
Où tout l'orgueil serait : se vivre, en déploiements
D'effroi sauvage, avec, sur soi, la voix profonde
Et tonnante des Dieux, qui ont tordu le monde
Plein de terreur, sous le froid d'or des firmaments.
Et depuis des mille ans il défiait l'éclair,
Dressant sur l'horizon les torses de ses voiles
Et guettant les signaux des plus rouges étoiles
Dont les cristaux sanglants se cassaient dans la mer.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
O ces deux cris : automne, hiver ! hiver, automne !
Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt ?
Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir ;
Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
Tout est sans force et sans beauté ; tout est sans flamme
Et passe et fuit et penche et croule sans soutien ;
Oh ! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Une heure de soir
En ces heures de soirs et de brumes ployés
Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,
Si mornement tristes contre les quais si mornes,
Luisent encor des flots comme des yeux broyés.
Comme des yeux broyés luisent des flots encor,
Tandis qu'aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,
Quels heurts mous et pourris d'abandonnés cadavres
Et de sabords de bateaux morts au Nord ?
La brume est fauve et pleut dans l'air rayé,
La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;
Quelque chose s'en va du ciel, que l'on emporte,
Lamentable, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,
Pour ceux du lendemain qui s'en iront en terre,
Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,
Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.
Et des vaisseaux s'en vont, sans même, un paraphe d'éclair,
Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,
Sans même un cri de gouvernail qui bouge
Et tourne, au long des chemins d'eau, qu'ils tracent vers la mer.
Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,
Avec au bout des croix emblématiques,
Par à travers l'embu des quais hiératiques,
Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :
La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,
En cette fin de jour et de soir reployé,
Et du ciel noir, comme un soleil noyé,
Lamentable, c'est tout mon cœur que l'on emporte.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Les meules qui brûlent
La plaine, au fond des soirs, s'est allumée,
Et les tocsins cassent leurs bonds de sons,
Aux quatre murs de l'horizon.
- Une meule qui brûle ! -
Par les sillages des chemins, la foule,
Par les sillages des villages, la foule houle
Et dans les cours, les chiens de garde ululent.
- Une meule qui brûle ! -
La flamme ronfle et casse et broie,
S'arrache des haillons qu'elle déploie,
Ou sinueuse et virgulante
S'enroule en chevelure ardente ou lente
Puis s'apaise soudain et se détache
Et ruse et se dérobe - ou rebondit encor :
Et voici, clairs, de la boue et de l'or,
Dans le ciel noir qui s'empanache.
- Quand brusquement une autre meule au loin s'allume ! -
Elle est immense - et comme un trousseau rouge
Qu'on agite de sulfureux serpents,
Les feux - ils sont passants sur les arpents
Et les fermes et les hameaux, où bouge,
De vitre à vitre, un caillot rouge.
- Une meule qui brûle ! -
Les champs ? ils s'illimitent en frayeurs ;
Des frondaisons de bois se lèvent en lueurs,
Sur les marais et les labours ;
Des étalons cabrés, vers la terreur hennissent ;
D'énormes vols d'oiseaux s'appesantissent
Et choient, dans les brasiers - et des cris sourds
Sortent du sol ; et c'est la mort,
Toute la mort brandie
Et ressurgie, aux poings en l'air de l'incendie.
Et le silence après la peur - quand, tout à coup, là-bas,
Formidable, dans le soir las,
Un feu nouveau remplit les fonds du crépuscule ?
- Une meule qui brûle ! -
Aux carrefours, des gens hagards
Font des gestes hallucinés,
Les enfants crient et les vieillards
Lèvent leurs bras déracinés
Vers les flammes en étendards.
Tandis qu'au loin, obstinément silencieux,
Des fous, avec de la stupeur aux yeux - regardent.
- Une meule qui brûle ! -
L'air est rouge, le firmament,
On le dirait défunt, sinistrement,
Sous les yeux clos de ses étoiles.
Le vent chasse des cailloux d'or,
Dans un déchirement de voiles.
Le feu devient clameur hurlée en flamme
Vers les échos, vers les là-bas,
Sur l'autre bord, où brusquement les au-delà
Du fleuve s'éclairent comme un songe :
Toute la plaine ? elle est de braise, de mensonge,
De sang et d'or - et la tourmente
Emporte avec un tel élan,
La mort passagère du firmament,
Que vers les fins de l'épouvante,
Le ciel entier semble partir.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
L'orage
Parmi les pommes d'or que frôle un vent léger
Tu m'apparais là-haut, glissant de branche en branche,
Lorsque soudain l'orage accourt en avalanche
Et lacère le front ramu du vieux verger.
Tu fuis craintive et preste et descends de l'échelle
Et t'abrites sous l'appentis dont le mur clair
Devient livide et blanc aux lueurs de l'éclair
Et dont sonne le toit sous la pluie et la grêle.
Mais voici tout le ciel redevenu vermeil.
Alors, dans l'herbe en fleur qui de nouveau t'accueille,
Tu t'avances et tends, pour qu'il rie au soleil,
Le fruit mouillé que tu cueillis, parmi les feuilles.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
La ville
Du fond des brumes,
Avec tous ses étages en voyage
Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
Comme d'un rêve, elle s'exhume.
Là-bas,
Ce sont des ponts musclés de fer,
Lancés, par bonds, à travers l'air ;
Ce sont des blocs et des colonnes
Que décorent Sphinx et Gorgones ;
Ce sont des tours sur des faubourgs ;
Ce sont des millions de toits
Dressant au ciel leurs angles droits :
C'est la ville tentaculaire,
Debout,
Au bout des plaines et des domaines.
Des clartés rouges
Qui bougent
Sur des poteaux et des grands mâts,
Même à midi, brûlent encor
Comme des oeufs de pourpre et d'or ;
Le haut soleil ne se voit pas :
Bouche de lumière, fermée
Par le charbon et la fumée.
Un fleuve de naphte et de poix
Bat les môles de pierre et les pontons de bois ;
Les sifflets crus des navires qui passent
Hurlent de peur dans le brouillard ;
Un fanal vert est leur regard
Vers l'océan et les espaces.
Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons ;
Des tombereaux grincent comme des gonds ;
Des balances de fer font choir des cubes d'ombre
Et les glissent soudain en des sous-sols de feu ;
Des ponts s'ouvrant par le milieu,
Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres
Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,
Immensément, par à travers
Les toits, les corniches et les murailles,
Face à face, comme en bataille.
Et tout là-bas, passent chevaux et roues,
Filent les trains, vole l'effort,
Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues
Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.
Des rails ramifiés y descendent sous terre
Comme en des puits et des cratères
Pour reparaître au loin en réseaux clairs d'éclairs
Dans le vacarme et la poussière.
C'est la ville tentaculaire.
La rue - et ses remous comme des câbles
Noués autour des monuments -
Fuit et revient en longs enlacements ;
Et ses foules inextricables,
Les mains folles, les pas fiévreux,
La haine aux yeux,
Happent des dents le temps qui les devance.
A l'aube, au soir, la nuit,
Dans la hâte, le tumulte, le bruit,
Elles jettent vers le hasard l'âpre semence
De leur labeur que l'heure emporte.
Et les comptoirs mornes et noirs
Et les bureaux louches et faux
Et les banques battent des portes
Aux coups de vent de la démence.
Le long du fleuve, une lumière ouatée,
Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,
De réverbère en réverbère se recule.
La vie avec des flots d'alcool est fermentée.
Les bars ouvrent sur les trottoirs
Leurs tabernacles de miroirs
Où se mirent l'ivresse et la bataille ;
Une aveugle s'appuie à la muraille
Et vend de la lumière, en des boîtes d'un sou ;
La débauche et le vol s'accouplent en leur trou ;
La brume immense et rousse
Parfois jusqu'à la mer recule et se retrousse
Et c'est alors comme un grand cri jeté
Vers le soleil et sa clarté :
Places, bazars, gares, marchés,
Exaspèrent si fort leur vaste turbulence
Que les mourants cherchent en vain le moment de silence
Qu'il faut aux yeux pour se fermer.
Telle, le jour - pourtant, lorsque les soirs
Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,
La ville au loin s'étale et domine la plaine
Comme un nocturne et colossal espoir ;
Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;
Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,
Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,
Ses rails sont des chemins audacieux
Vers le bonheur fallacieux
Que la fortune et la force accompagnent ;
Ses murs se dessinent pareils à une armée
Et ce qui vient d'elle encor de brume et de fumée
Arrive en appels clairs vers les campagnes.
C'est la ville tentaculaire,
La pieuvre ardente et l'ossuaire
Et la carcasse solennelle.
Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini
Vers elle.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Les plaines
Sous la tristesse et l'angoisse des cieux
Les lieues
S'en vont autour des plaines ;
Sous les cieux bas
Dont les nuages traînent
Immensément, les lieues
Se succèdent, là-bas.
Droites sur des chaumes, les tours ;
Et des gens las, par tas,
Qui vont de bourg en bourg:
Les gens vaguants
Comme la route, ils ont cent ans ;
Ils vont de plaine en plaine,
Depuis toujours, à travers temps.
Les précèdent ou bien les suivent
Les charrettes dont les convois dérivent
Vers les hameaux et les venelles,
Les charrettes perpétuelles,
Grinçant le lamentable cri,
Le jour, la nuit,
De leurs essieux vers l'infini.
C'est la plaine, la plaine.
Immensément, à perdre haleine.
De pauvres clos ourlés de haies
Ecartèlent leur sol couvert de plaies ;
De pauvres clos, de pauvres fermes,
Les portes lâches
Et les chaumes, comme des bâches,
Que le vent troue à coups de hache.
Aux alentours, ni trèfle vert, ni luzerne rougie,
Ni lin, ni blé, ni frondaisons, ni germes ;
Depuis longtemps, l'arbre, par la foudre cassé,
Monte, devant le seuil usé,
Comme un malheur en effigie.
C'est la plaine, la plaine blême,
Interminablement, toujours la même.
Par au-dessus, souvent,
Rage si fort le vent
Que l'on dirait le ciel fendu
Aux coups de boxe
De l'équinoxe.
Novembre hurle, ainsi qu'un loup
Au coin des bois, par le soir fou.
Les ramilles et les feuilles gelées
Passent giflées
Sur les mares, dans les allées ;
Et les grands bras des Christs funèbres,
Aux carrefours, dans les ténèbres,
Semblent grandir et tout à coup partir,
En cris de peur, vers le soleil perdu.
C'est la plaine, la plaine
Où ne vague que crainte et peine.
Les rivières stagnent ou sont taries,
Les flots n'arrivent plus jusqu'aux prairies,
Les énormes digues de tourbe,
Inutiles, tracent leur courbe ;
Comme le sol, les eaux sont mortes ;
Parmi les îles, en escortes
Vers la mer, où les anses encor se mirent,
Les haches et les marteaux voraces
Dépècent les carcasses
Lamentables des vieux navires.
C'est la plaine, la plaine
Sinistrement, à perdre haleine,
C'est la plaine et sa démence
Que sillonnent des vols immenses
De cormorans criant la mort
A travers l'ombre et la brume des Nords ;
C'est la plaine, la plaine
Mate et longue comme la haine,
La plaine et le pays sans fin
Où le soleil est blanc comme la faim,
Où pourrit aux tournants du fleuve solitaire,
Dans la vase, le coeur antique de la terre.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Au loin
Ancres abandonnées sous des hangars maussades,
Porches de suie et d'ombre où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes façades
Et gouttières régulières, au long des toits ;
Et blocs de fonte et crocs d'acier et cols de grues
Et puis, au bas des murs, dans les caves, l'écho
Du pas des chevaux las sur le pavé des rues
Et des rames en cadence battant les flots ;
Et le vaisseau plaintif, qui dort et se corrode
Dans les havres et souffre ; et les appels hagards
Des sirènes et le mystérieux exode
Des navires silencieux, vers les hasards
Des caps et de la mer affolée en tempêtes ;
Ô mon âme, quel s'en aller et quel souffrir !
Et quel vivre toujours, pour les rouges conquêtes
De l'or ; quel vivre et quel souffrir et quel mourir !
Pourtant regarde au loin s'illuminer les îles,
Fais ton rêve d'encens, de myrrhe et de corail,
Fais ton rêve de fleurs et de roses asiles,
Fais ton rêve éventé par le large éventail
De la brise océane, au clair des étendues ;
Et songe aux Orients et songe à Benarès,
Songe à Thèbes, songe aux Babylones perdues,
Songe aux siècles tombés des Sphinx et des Hermès ;
Songe à ces Dieux d'airain debout au seuil des porches,
A ces colosses bleus broyant des léopards
Entre leurs bras, à ces processions de torches
Et de prêtres, par les forêts et les remparts,
La nuit, sous l'oeil dardé des étoiles australes ;
Ô mon âme qu'hallucinent tous les lointains !
Songe aux golfes, songe aux déserts, songe aux lustrales
Caravanes, en galop blanc dans les matins ;
Songe qu'il est peut-être encor, par la Chaldée,
Quelques pâtres pleins de mystère et d'infini
Dont la bouche jamais n'a pu crier l'idée ;
Et va, par ces chemins de fleurs et de granit,
Et va si loin et si profond dans ta mémoire,
Que l'heure et le moment s'abolissent pour toi.
Impossible ! - Voici la boue et puis la noire
Fumée et les tunnels et le morne beffroi
Battant son glas dans la brume et qui ressasse
Toute ma peine tue et toute ma douleur,
Et je reste, les pieds collés à cette crasse,
Dont les odeurs montent et puent jusqu'à mon coeur.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Epilogue
Oh ! les heures du soir sous ces climats légers,
La lumière en est belle et la lune y est douce,
Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses
Les mobiles dessins d'un feuillage étranger.
Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne,
Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés,
Derniers rayons frôlant les toits et les clochers
Où s'arrêtait le vol replié des cigognes ;
Chansons de muletiers ou de cabarets roux,
Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine,
Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines,
Que de fois ma mémoire a reflué vers vous !
Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre,
En un petit village où des murs goudronnés
Abritent des marins pauvres mais obstinés,
Sous des cieux d'ouragan, de fumée et de cendre.
Les marais noirs, les bois mornes, et les champs nus,
Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie,
Et les aurores d'encre et les couchants de suie,
Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien connus.
Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée.
L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres
Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,
J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.
L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains
Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes,
Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même
Pour quelque lutte intense et quelque grand destin.
Les mobiles brouillards et les volants nuages,
De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé
Et mon corps tout entier s'est comme organisé
Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.
Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur !
Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves
Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,
C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur.
L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes ;
Son ciel hostile et violent m'a seul doté
De sourde résistance et d'âpre volonté
Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.
Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ;
Il absorbe ma force en sa force profonde,
Pour que je sente mieux à travers lui le monde
Et célèbre la terre avec un chant plus fort.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Le silence
Depuis l'été que se brisa sur elle
Le dernier coup d'éclair et de tonnerre,
Le silence n'est point sorti
De la bruyère.
Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n'est assez fort
Pour déchirer l'espace intense et mort.
Depuis l'été de tonnerres chargé,
Le silence n'a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l'allonge.
Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits ;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L'ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D'un vol planant de grands oiseaux.
Depuis le dernier coup d'éclair rayant la terre,
Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire.
Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu'il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l'inquiétude
De l'inconnu qu'il inocule.
Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir ;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs ;
Des sentes complexes comme des signes
S'entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s'en va l'égarement.
Depuis l'éclair par l'orage forgé,
L'âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N'a point changé.
Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S'asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.
Et les hameaux qui l'avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas ;
Mornes d'ennui et d'impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets - et redoutent de voir,
A travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s'ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d'argent de ses mystères.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Départ
La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
Et les granits du quai, la mer démente,
Tonnante et gémissante, en la tourmente
De ses houles montantes.
Les baraques et les hangars comme arrachés,
Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés
De vent ; les ponts, les baraques, les gares
Et les feux étagés des fanaux et des phares
Oscillent aux cyclones
Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.
Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes,
Mon navire d'à travers tout casse ses ancres ;
Et, cap sur le zénith,
Bondit, vers la tempête,
Bête d'éclair, parmi la mer.
Dites, vers quel inconnu fou,
Et vers quels somnambuliques réveils,
Et vers quels au-delà et vers quels n'importe où
Convulsionnaires soleils ?
Vers quelles démences et quels effrois
Et quels écueils, cabrés en palefrois,
Vers quel cassement d'or
De proue et de sabord,
Dites, vers quels mirages ou vers quels rires
Bondit le mors aux dents de mon navire ?
Tandis qu'hélas ! celle qui fut ma raison,
La main tendant ses pâles lampadaires,
Le regarde cingler, à l'horizon,
Du haut de vieux débarcadères.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Le beau jardin fleuri de flammes
Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir
Du jardin clair que nous portions dans l'âme
Se cristallise en gel et or, ce soir.
Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilé, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.
Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Vous m'avez dit, tel soir
Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Comment on s'aimerait, en se sentant vieillir.
Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre coeur brûlait si tranquillement beau
Qu'en ce moment, j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Moine simple
Ce convers recueilli sous la soutane bise
Cachait l'amour naïf d'un saint François d'Assise.
Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent,
II était jardinier des fleurs dans le couvent.
Il les aimait, le simple, avec toute son âme,
Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme.
Elles lui parfumaient la vie et le sommeil,
Et pour elles, c'était qu'il aimait le soleil
Et le firmament pur et les nuits diaphanes,
Où les étoiles d'or suspendent leurs lianes.
Tout enfant, il pleurait aux légendes d'antan
Où sont tués dés lys sous les pieds de Satan,
Où dans un infini vague, fait d'apparences,
Passent des séraphins parmi des transparences.
Où les vierges s'en vont par de roses chemins,
Avec des grands missels et des palmes aux mains,
Vers la mort accueillante et bonne et maternelle
A ceux qui mettent l'or de leur espoir en elle.
*
Aux temps de Mai, dans les matins auréolés
Et l'enfance des jours vaporeux et perlés,
Qui font songer aux jours mystérieux des limbes
Et passent couronnés de la clarté des nimbes,
Il étalait sa joie intime et son bonheur,
A parer de ses mains l'autel, pour faire honneur
A la très douce et pure et benoîte Marie,
Patronne de son coeur et de sa closerie.
Il ne songeait à rien, sinon à l'adorer,
A lui tendre son âme entière à respirer,
Rose blanche, si frêle et si claire et si probe,
Qu'elle semblait n'avoir connu du jour que l'aube,
Et qu'au soir de la mort, où, sans aucun regret,
Jusqu'aux jardins du ciel, elle s'envolerait
Doucement de sa vie obscure et solitaire,
N'ayant rien laissé d'elle aux buissons de la terre,
Le parfum, exhalé dans un soupir dernier,
Serait depuis longtemps connu du ciel entier.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
La révolte
Vers une ville au loin d'émeute et de tocsin,
Où luit le couteau nu des guillotines,
En tout-à-coup de fou désir, s'en va mon coeur.
Les sourds tambours de tant de jours
De rage tue et de tempête,
Battent la charge dans les têtes.
Le cadran vieux d'un beffroi noir
Darde son disque au fond du soir,
Contre un ciel d'étoiles rouges.
Des glas de pas sont entendus
Et de grands feux de toits tordus
Echevèlent les capitales.
Ceux qui ne peuvent plus avoir
D'espoir que dans leur désespoir
Sont descendus de leur silence.
Dites, quoi donc s'entend venir
Sur les chemins de l'avenir,
De si tranquillement terrible ?
La haine du monde est dans l'air
Et des poings pour saisir l'éclair
Sont tendus vers les nuées.
C'est l'heure où les hallucinés
Les gueux et les déracinés
Dressent leur orgueil dans la vie.
C'est l'heure - et c'est là-bas que sonne le tocsin ;
Des crosses de fusils battent ma porte ;
Tuer, être tué! - Qu'importe!
C'est l'heure.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Les voyageurs
Et par le traître écho des horizons plongeurs,
Et par l'antique appel des sybilles lointaines,
Et par les au-delà mystérieux des plaines,
Un soir, se sont sentis hélés, les voyageurs.
Partis !
Les quais étaient électrisés de lunes,
Et le navire, avec ses mâts pavoisés d'or
Et ses mousses d'ébène ornait gaîment son bord ;
Et les vagues baisaient les ponts et les lagunes.
Ce fut calme voyage, à la clarté des nuits :
Et les regards lactés des pensives étoiles
Là-haut ! et les brises du Sud bombant les voiles
Et poussant vers la terre et vers les fleurs ! - Depuis
Des tours, immensément faites avec des pierres,
Levant de hauts bras noirs sur des villes de feux ;
Et sous les toits plombés et dans les murs nitreux,
Ouverts, de grands yeux d'or en de rouges paupières ;
Et des plaines, où se battent les roux soleils
Avec les vents, les soirs, la foudre et le tonnerre
Et des gorges et des volcans et des suaires,
Infiniment, au loin, sur des sables vermeils ;
Et des temples d'airain écussonnés de glaives,
Et des assomptions de symboles chrétiens,
Et de vieux empereurs en de roides maintiens
Sur leurs trônes de fer, assis comme des rêves ;
Et des îles, ainsi que de grands piédestaux,
Parmi des lacs d'argent, d'onyx et de turquoises,
Là-bas - et des frissons marins et des angoisses
Et, tout à coup, la mer, comme un choc de marteaux.
Et des peuples lassés de leur fierté première,
Et des peuples debout vers leurs prochains réveils,
Et des ports et des ports et des phares pareils
A quelque front levé de force et de lumière ;
Jusqu'à ce soir certain, où seul, au bout du pont,
Le souvenir revient des lointaines reliques :
Le clos natal et les parents mélancoliques
Et l'horloge sonnant vers ceux qui reviendront.
Et maintenant ils sont les revenus du monde
Et les sortis de l'Océan - mais plus jamais
Pour eux, les doux bonheurs sereins des satisfaits
Ni la vie endormie en une âme profonde.
Car les soirs leur seront de tourmenteurs aimants,
Les soirs et les soleils ouverts, comme des portes,
Sur leurs rêves défunts et leurs visions mortes
Et leur amours nimbés par d'autres firmaments.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
Les vergers de mai
En mai, les grands vergers de la Flandre féconde
Sont des morceaux de paradis qui se souviennent
D'avoir fleuri si blancs, aux premiers temps du monde.
Les yeux qui voient croient voir une aile aérienne
Parmi les lointains purs doucement remuée,
Les éventer du fond du ciel, sous les nuées.
Le vent, qui chante et rit, murmure une louange
A l'herbe ardente et drue et caresse les haies ;
Et les arbres sont beaux comme des manteaux d'anges.
Et les oiseaux nichant parmi les pommeraies
S'y poursuivent, et les branches ornementales,
Sur les vols lumineux, font tomber leurs pétales.
Tandis qu'au pied des troncs vont et viennent les bêtes,
Léchant l'écorce en or de leurs langues gourmandes,
Et que les bonnes fleurs s'inclinent vers leurs têtes
Dans l'herbe - beurre et lait - des pâtures flamandes.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!
J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace ;
Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
Je me sentais le coeur à la fois glace et braise
Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
Mais tu me dis le mot qui bellement console
Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour ;
Et je vivais avec le feu,de ta parole
Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
L'homme diminué que je me sentais être,
Pour moi-même et pour tous, n'existait pas pour toi ;
Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
Et je croyais en la santé, avec ta foi.
Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
poem by Emile Verhaeren

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!

Les attentives
Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C'est un petit soldat dont l'œil indolemment
Observe tout le jour aux créneaux de ciment
Les Gloires qui de nuit y furent accrochées
Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C'est un petit soldat mon frère et mon amant
Et puisqu'il doit mourir je veux me faire belle
Je veux de mes seins nus allumer les flambeaux
Je veux de mes grands yeux fondre l'étang qui gèle
Et mes hanches je veux qu'elles soient des tombeaux
Car puisqu'il doit mourir je veux me faire belle
Dans l'inceste et la mort ces deux gestes si beaux
Les vaches du couchant meuglent toutes leurs roses
L'Aile de l'oiseau bleu m'évente doucement
C'est l'heure de l'Amour aux ardentes névroses
C'est l'heure de la Mort et du dernier serment
Celui qui doit périr comme meurent les roses
C'est un petit soldat mon frère et mon amant
*
Mais Madame écoutez-moi donc
Vous perdez quelque chose
- C'est mon cœur pas grand-chose
Ramassez-le donc
Je l'ai donné je l'ai repris
Il fut là-bas dans les tranchées
Il est ici j'en ris j'en ris
Des belles amours que la mort a fauchées
*
L'espoir flambe ce soir comme un pauvre village
Et qu'importe le Bagne ou bien le Paradis
L'amour qui surviendra me plaira davantage
Et mes yeux sont-ce pas de merveilleux bandits
Puis quand malgré l'amour un soir je serai veille
Je me rappellerai la mer les orangers
Et cette pauvre croix sous laquelle sommeille
Un cœur parmi des cœurs que la gloire a vengé
*
Et tandis que la lune luit
Le coeur chante et rechante lui
Mesdames et Mesdemoiselles
Je suis bien mort Ah quel ennui
Et ma maîtresse que est-elle
Morte en m'aimant la nuit
*
Mais écoutez-les donc les mélopées
Ces médailles si bien frappées
Ces cloches d'or sonnant des glas
Tous les muguets tous les lilas
Ce sont les morts qui se relèvent
Ce sont les soldats morts qui rêvent
Aux amours qui s'en sont allés
Immaculés
Et désolés
*
- Le 13 mai de cette année
Tandis que dans les boyaux blancs
Tu passais masquée ô mon âme
Tu vis tout d'un coup les morts et les vivants
Ceux de l'arrière ceux de l'avant
Les soldats et les femmes
Un train passe rapide dans la prairie en Amérique
Les vers luisants brillent cette nuit autour de moi
Comme si la prairie était le miroir du ciel
Étoilé
Et justement un ver luisant palpite
Sous l'Étoile nommée Lou
Et c'est de mon amour le corps spirituel
Et terrestre
Et l'âme mystique
Et céleste
poem by Guillaume Apollinaire

Submitted by Poetry Lover
Vote! | Copy!