L'effort
Groupes de travailleurs, fiévreux et haletants,
Qui vous dressez et qui passez au long des temps
Avec le rêve au front des utiles victoires,
Torses carrés et durs, gestes précis et forts,
Marches, courses, arrêts, violences, efforts,
Quelles lignes fières de vaillance et de gloire
Vous inscrivez tragiquement dans ma mémoire !
Je vous aime, gars des pays blonds, beaux conducteurs
De hennissants et clairs et pesants attelages,
Et vous, bûcherons roux des bois pleins de senteurs,
Et toi, paysan fruste et vieux des blancs villages,
Qui n'aimes que les champs et leurs humbles chemins
Et qui jettes la semence d'une ample main
D'abord en l'air, droit devant toi, vers la lumière,
Pour qu'elle en vive un peu, avant de choir en terre ;
Et vous aussi, marins qui partez sur la mer
Avec un simple chant, la nuit, sous les étoiles,
Quand se gonflent, aux vents atlantiques, les voiles
Et que vibrent les mâts et les cordages clairs ;
Et vous, lourds débardeurs dont les larges épaules
Chargent ou déchargent, au long des quais vermeils,
Les navires qui vont et vont sous les soleils
S'assujettir les flots jusqu'aux confins des pôles ;
Et vous encor, chercheurs d'hallucinants métaux,
En des plaines de gel, sur des grèves de neige,
Au fond de pays blancs où le froid vous assiège
Et brusquement vous serre en son immense étau ;
Et vous encor mineurs qui cheminez sous terre,
Le corps rampant, avec la lampe entre vos dents
Jusqu'à la veine étroite où le charbon branlant
Cède sous votre effort obscur et solitaire ;
Et vous enfin, batteurs de fer, forgeurs d'airain,
Visages d'encre et d'or trouant l'ombre et la brume,
Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,
Autour de grands brasiers et d'énormes enclumes,
Lamineurs noirs bâtis pour un oeuvre éternel
Qui s'étend de siècle en siècle toujours plus vaste,
Sur des villes d'effroi, de misère et de faste,
Je vous sens en mon coeur, puissants et fraternels !
Ô ce travail farouche, âpre, tenace, austère,
Sur les plaines, parmi les mers, au coeur des monts,
Serrant ses noeuds partout et rivant ses chaînons
De l'un à l'autre bout des pays de la terre !
Ô ces gestes hardis, dans l'ombre où la clarté,
Ces bras toujours ardents et ces mains jamais lasses,
Ces bras, ces mains unis à travers les espaces
Pour imprimer quand même à l'univers dompté
La marque de l'étreinte et de la force humaines
Et recréer les monts et les mers et les plaines,
D'après une autre volonté.
poem by Emile Verhaeren

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Les tours au bord de la mer
Veuves debout au long des mers,
Les tours de Lisweghe et de Furnes
Pleurent, aux vents des vieux hivers
Et des automnes taciturnes.
Elles règnent sur le pays,
Depuis quels jours, depuis quels âges,
Depuis quels temps évanouis
Avec les brumes de leurs plages ?
Jadis, on allumait des feux
Sur leur sommet, dans le soir sombre ;
Et le marin fixait ses yeux
Vers ce flambeau tendu par l'ombre.
Quand la guerre battait l'Escaut
De son tumulte militaire,
Les tours semblaient darder là-haut,
La rage en flamme de la terre.
Quand on tuait de ferme en bouge,
Pêle-mêle vieux et petits,
Les tours jetaient leurs gestes rouges
En suppliques, vers l'infini.
Depuis,
La guerre,
Au bruit roulant de ses tonnerres,
Crispe, sous d'autres cieux, son poing ensanglanté ;
Et d'autres blocs et d'autres phares,
Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres,
Jettent, vers d'autres flots, de plus nettes clartés.
Mais vous êtes, quand même
Debout encor, au long des mers,
Debout, dans l'ombre et dans l'hiver,
Sans couronne, sans diadème,
Sans feux épars sur vos fronts lourds;
Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,
Oh ! vous, les tours, les tours gigantesques, les tours
De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.
Sur les villes et les hameaux flamands,
Au-dessus des maisons vieilles et basses,
Vous carrez votre masse,
Tragiquement ;
Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves,
A voir votre grandeur et votre deuil,
Sentent toujours, comme un afflux d'orgueil,
Battre leur rêve :
Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout
D'être jaillis du même sol que vous.
Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts,
Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ;
Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,
Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort ;
Pays de labours verts autour de blancs villages ;
Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;
Pays de patiente et sourde volonté ;
Pays de fête rouge ou de pâle silence ;
Clos de tranquillité ou champs de violence,
Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours,
Comme en un cri géant vers l'inconnu des jours !
Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
Renferme un peu de ta douleur héréditaire
Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;
Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre :
Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,
Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.
O que mon coeur toujours reste avec vous d'accord !
Qu'il puise en vous l'orgueil et la fermeté haute,
Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs
Que brûle le soleil, à l'autre bout des mers,
Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes,
Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé,
Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez
Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes !
poem by Emile Verhaeren

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La joie
Oh ces larges beaux jours dont les matins flamboient !
La terre ardente et fière est plus superbe encor
Et la vie éveillée est d'un parfum si fort
Que tout l'être s'en grise et bondit vers la joie.
Soyez remerciés, mes yeux,
D'être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
Pour voir au loin bouger et vibrer la lumière ;
Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;
Et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits vermeils
Pendus au long du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,
D'être ferme, rapide, et frémissant encor
Au toucher des vents prompts ou des brises profondes ;
Et vous, mon torse droit et mes larges poumons,
De respirer, au long des mers ou sur les monts,
L'air radieux et vif qui baigne et mord les mondes,
Oh ces matins de fête et de calme beauté !
Roses dont la rosée orne les purs, visages,
Oiseaux venus vers nous, comme de blancs présages,
Jardins d'ombre massive ou de frêle clarté !
A l'heure où l'ample été tiédit les avenues,
Je vous aime, chemins, par où s'en est venue
Celle qui recélait, entre ses mains, mon sort ;
Je vous aime, lointains marais et bois austères,
Et sous mes pieds, jusqu'au tréfonds, j'aime la terre
Où reposent mes morts.
J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre.
Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,
Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,
Vous devenez moi-même étant mon souvenir.
Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge,
Je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe ;
Dans le vaste horizon dont s'éblouit mon oeil,
Arbres frissonnants d'or, vous êtes mon orgueil ;
Ma volonté, pareille aux noeuds dans votre écorce,
Aux jours de travail ferme et sain, durcit ma force.
Quand vous frôlez mon front, roses des jardins clairs,
De vrais baisers de flamme illuminent ma chair ;
Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
Je suis ivre du monde et je me multiplie
Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
Que mon coeur en défaille et se délivre en cris.
Oh ces bonds de ferveur, profonds, puissants et tendres
Comme si quelque aile immense te soulevait,
Si tu les as sentis vers l'infini te tendre,
Homme, ne te plains pas, même en des temps mauvais ;
Quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,
Dis-toi, qu'un jour, en un suprême instant,
Tu as goûté quand même, à coeur battant,
La douce et formidable joie,
Et que ton âme, hallucinant tes yeux
Jusqu'à mêler ton être aux forces unanimes,
Pendant ce jour unique et cette heure sublime,
T'a fait semblable aux Dieux.
poem by Emile Verhaeren

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Ma Race
Je suis le fils de cette race
Dont les cerveaux plus que les dents
Sont solides et sont ardents
Et sont voraces.
Je suis le fils de cette race
Dont les desseins ont prévalu
Dans les luttes profondes
De monde à monde,
Je suis le fils de cette race
Tenace
Qui veut, après avoir voulu,
Encore, encore et encore plus !
Races d'Europe et des soudaines Amériques,
- Ma race ! - Oh ! que vos pas sont beaux
Quand ils portent sur les sommets lyriques
Toujours plus haut
Les feux maintenus clairs des antiques flambeaux !
Le monde entier est ce jardin des Hespérides
Où vous cueillez, parmi des arbres tors,
Avec des bras fougueux, avec des mains torrides,
La force et le savoir, la volonté et l'or.
S'ils furent lourds, vos coups, dans les luttes fatales,
Du moins votre oeuvre immortelle et mentale
Recouvre, avec ses ailes de clarté,
L'oeuvre basse de cruauté.
Vos noms ? Qu'importent ceux dont l'histoire vous nomme ;
Vous vous reconnaissez toutes, au même sceau
Empreint sur vos berceaux,
D'où se lèvent les plus purs des hommes.
Avec des regards nets, puissants et ingénus,
Vous explorez la terre entière ;
Toute lueur qui filtre, à travers l'inconnu,
Devient, entre vos mains, une énorme lumière.
L'urgence d'innover vous étreint le cerveau
Et vous multipliez les escaliers mobiles
Et les rampes et les paliers nouveaux,
Là-haut, autour des vérités indélébiles.
Trouver, grouper, régler, choisir et réformer.
Vos voyages, vos recherches, votre science,
Tout se ligue pour vous armer
D'une plus lucide conscience.
Vous vous servez de l'air, de l'eau, du sol, du feu,
Vous les exorcisez de leurs terreurs dardées ;
Ceux qui furent, aux temps liturgiques, les Dieux,
S'humanisent et ne sont plus que vos idées.
Tout se règle, tout se déduit, tout se prévoit.
Le hasard, fol et vieux, sous vos calculs, se dompte ;
L'action vibre en vous, mais sans geste, sans voix,
Et ne fait qu'un avec l'intelligence prompte.
Ô les races magnifiques ! L'Est, l'Ouest, le Nord,
Terre et cieux, pôles et mers sont vos domaines.
Régnez : puisque par vous la volonté du sort
Devient de plus en plus la volonté humaine.
poem by Emile Verhaeren

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La louange du corps humain
Dans la clarté plénière et ses rayons soudains
Brûlant, jusques au coeur, les ramures profondes,
Femmes dont les corps nus brillent en ces jardins,
Vous êtes des fragments magnifiques du monde.
Au long des buis ombreux et des hauts escaliers,
Quand vous passez, joyeusement entrelacées,
Votre ronde simule un mouvant espalier
Chargé de fruits pendus à ses branches tressées.
Si dans la paix et la grandeur des midis clairs
L'une de vous, soudain, s'arrête et plus ne bouge,
Elle apparaît debout comme un tyrse de chair
Où flotterait le pampre en feu de ses crins rouges.
Lasses, quand vous dormez dans la douce chaleur,
Votre groupe est semblable à des barques remplies
D'une large moisson de soleil et de fleurs
Qu'assemblerait l'étang sur ses berges pâlies.
Et dans vos gestes blancs, sous les grands arbres verts,
Et dans vos jeux noués, sous des grappes de roses,
Coulent le rythme épars dans l'immense univers
Et la sève tranquille et puissante des choses.
Vos os minces et durs sont de blancs minéraux
Solidement dressés en noble architecture ;
L'âme de flamme et d'or qui brûle en vos cerveaux
N'est qu'un aspect complexe et fin de la nature.
Il est vous-même, avec son calme et sa douceur,
Lc beau jardin qui vous prête ses abris d'ombre
Et le rosier des purs étés est votre coeur,
Et vos lèvres de feu sont ses roses sans nombre.
Magnifiez-vous donc et comprenez-vous mieux !
Si vous voulez savoir où la clarté réside,
Croyez que l'or vibrant et les astres des cieux
Songent, sous votre front, avec leurs feux lucides.
Tout est similitude, image, attrait, lien ;
Ainsi que les joyaux d'un bougeant diadème,
Tout se pénètre et se mire, ô femmes, si bien
Qu'en vous et hors de vous, tout est vous-mêmes.
poem by Emile Verhaeren

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Prière
Ah ! Si vous saviez comme on pleure
De vivre seul et sans foyers,
Quelquefois devant ma demeure
Vous passeriez.
Si vous saviez ce que fait naître
Dans l'âme triste un pur regard,
Vous regarderiez ma fenêtre
Comme au hasard.
Si vous saviez quel baume apporte
Au coeur la présence d'un coeur,
Vous vous assoiriez sous ma porte
Comme une soeur.
Si vous saviez que je vous aime,
Surtout si vous saviez comment,
Vous entreriez peut-être même
Tout simplement.
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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Epilogue
Oh ! les heures du soir sous ces climats légers,
La lumière en est belle et la lune y est douce,
Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses
Les mobiles dessins d'un feuillage étranger.
Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne,
Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés,
Derniers rayons frôlant les toits et les clochers
Où s'arrêtait le vol replié des cigognes ;
Chansons de muletiers ou de cabarets roux,
Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine,
Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines,
Que de fois ma mémoire a reflué vers vous !
Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre,
En un petit village où des murs goudronnés
Abritent des marins pauvres mais obstinés,
Sous des cieux d'ouragan, de fumée et de cendre.
Les marais noirs, les bois mornes, et les champs nus,
Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie,
Et les aurores d'encre et les couchants de suie,
Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien connus.
Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée.
L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres
Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,
J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.
L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains
Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes,
Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même
Pour quelque lutte intense et quelque grand destin.
Les mobiles brouillards et les volants nuages,
De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé
Et mon corps tout entier s'est comme organisé
Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.
Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur !
Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves
Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,
C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur.
L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes ;
Son ciel hostile et violent m'a seul doté
De sourde résistance et d'âpre volonté
Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.
Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ;
Il absorbe ma force en sa force profonde,
Pour que je sente mieux à travers lui le monde
Et célèbre la terre avec un chant plus fort.
poem by Emile Verhaeren

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Les plages
Plages vides, avec toujours les mêmes flots
Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots
De l'un à l'autre bout des rivages de Flandre ;
Dunes d'oyats aigus, monts de sable et de cendre,
Pays hostile et dur et féroce souvent,
Pays de lutte et de ferveur, pays de vent,
Pays d'épreuve et d'angoisse, pays de rage,
Quand s'acharnent sur vous les tournoyants orages
Et leurs vagues d'hiver dressant toujours plus haut
Sous les brouillards leurs funèbres monuments d'eau,
Soyez remerciés d'être tels que vous êtes,
Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes !
C'est grâce à vous qu'ils sont fermes et durs, les gars,
Qu'ils sont têtus dans le travail et dans la peine,
Qu'ils font, sans le savoir, belle, la race humaine
Qui marche à larges pas vers le péril hagard
Avec le seul désir de vaincre un destin morne.
C'est vous qui faites l'homme ardent, calme, hautain,
Entre le danger d'hier et celui de demain,
Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent
C'est grâce à vous que les filles aiment dûment,
Malgré la crainte au coeur d'être trop tôt des veuves,
Ceux qui s'en vont, sans se plaindre, dans l'âpre épreuve,
Gagner le pain des jours, avec acharnement ;
Et que toutes, à l'heure où les rudes tendresses
Mêlent les chairs, au fond des chaumières, là-bas,
Servent le franc repas d'amour aux hommes las
De la brume sournoise et des houles traîtresses.
Pays des vents de l'Ouest et des bises du Nord,
Souffles chargés de sel et pénétrés d'iode,
Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude
Et vous armez de père en fils les peuples forts,
Pour qu'ils marquent de leur vouloir autoritaire
Le coin triste mais doux que leur offrit la terre.
Et qu'importe, qu'au long des flots, la ville, un jour,
Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours
Et ses palais pareils à des rêves de pierre.
Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez
D'accord avec l'embrun et les grands vents
Et la rauque marée et ses vagues guerrières
Vous êtes ceux du sol qu'on ne refoule pas,
La mer a mis en vous sa force et sa folie,
Vos yeux sont beaux et sa clarté froide et pâlie
Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.
Même certains de vous, les plus hardiment braves,
Charrient encor le sang des aïeux scandinaves
Dans leurs gestes épars au loin, sur l'océan.
Ils conservent en eux l'ardeur de ces géants
Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes,
Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames,
Et se couchaient, à l'heure où le soir est vermeil,
Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil.
poem by Emile Verhaeren

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J'Accuse Les Libanais
Vous célébrez aujourd’hui votre indépendance
Avec fierté, avec gaieté, avec assurance.
Mais moi, je vous adresse mes condoléances
Car vous ne pensez pas à votre ascendance,
Vous oubliez le pays témoin de votre enfance,
Car vous êtes insensibles à toutes ses endurances,
À ses cris d’aides, à ses demandes de défense,
Car il pleure et vous ne sentez pas sa souffrance,
Car il meurt et vous ne remarquez pas son absence,
Car vous êtes incapables de faire avec lui alliance,
Car vous êtes coupables et faites mine d’innocence.
poem by Rita El Khoury

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A l'enfant malade pendant le siège
Si vous continuez d'être ainsi toute pâle
Dans notre air étouffant,
Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale,
Moi vieillard, vous enfant ;
Si je vois de nos jours se confondre la chaîne,
Moi qui sur mes genoux
Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine,
Et lointaine pour vous ;
Si vos mains sont toujours diaphanes et frêles,
Si, dans vôtre berceau,
Tremblante, vous avez l'air d'attendre des ailes
Comme un petit oiseau ;
Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre
Racine pour longtemps,
Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystère
Vos doux yeux mécontents ;
Si je ne vous vois pas gaie et rose et très forte,
Si, triste, vous rêvez,
Si vous ne fermez pas derrière vous la porte
Par où vous arrivez ;
Si je ne vous vois pas comme une belle femme
Marcher, vous bien porter,
Rire, et si vous semblez être une petite âme
Qui ne veut pas rester,
Je croirai qu'en ce monde où le suaire au lange
Parfois peut confiner,
Vous venez pour partir, et que vous êtes l'ange
Chargé de m'emmener.
poem by Victor Hugo

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A l'enfant malade pendant le siège
Si vous continuez d'être ainsi toute pâle
Dans notre air étouffant,
Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale,
Moi vieillard, vous enfant ;
Si je vois de nos jours se confondre la chaîne,
Moi qui sur mes genoux
Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine,
Et lointaine pour vous ;
Si vos mains sont toujours diaphanes et frêles,
Si, dans vôtre berceau,
Tremblante, vous avez l'air d'attendre des ailes
Comme un petit oiseau ;
Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre
Racine pour longtemps,
Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystère
Vos doux yeux mécontents ;
Si je ne vous vois pas gaie et rose et très forte,
Si, triste, vous rêvez,
Si vous ne fermez pas derrière vous la porte
Par où vous arrivez ;
Si je ne vous vois pas comme une belle femme
Marcher, vous bien porter,
Rire, et si vous semblez être une petite âme
Qui ne veut pas rester,
Je croirai qu'en ce monde où le suaire au lange
Parfois peut confiner,
Vous venez pour partir, et que vous êtes l'ange
Chargé de m'emmener.
poem by Victor Hugo

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1er Janvier
Enfant, on vous dira plus tard que le grand-père
Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre,
Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,
Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux,
Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,
Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses;
Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément;
Que, dans l'hiver fameux du grand bombardement,
Il traversait Paris tragique et plein d'épées,
Pour vous porter des tas de jouets, des poupées,
Et des pantins faisant mille gestes bouffons;
Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.
poem by Victor Hugo

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A Madame D. G. de G.
Jadis je vous disais : -- Vivez, régnez, Madame !
Le salon vous attend ! le succès vous réclame !
Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
Soyez illustre et belle ! aimez ! riez ! chantez !
Vous avez la splendeur des astres et des roses !
Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
Commente vos discours légers et gracieux.
Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
Qu'ils versent une perle et non pas une larme.
Même quand vous rêvez, vous souriez encor,
Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or !
Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
Morte, et transfigurée, et je vous dis : -- Poëte !
Viens me chercher ! Archange ! être mystérieux !
Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !
Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,
La grande énigme humaine et le secret du monde !
Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa !
Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles !
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants ;
Car ta lyre invisible a de sublimes chants !
Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,
T'épouvante et te plaît ; car la sainte nature,
La nature éternelle, et les champs, et les bois,
Parlent de ta grande âme avec leur grande voix !
poem by Victor Hugo

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Aux arbres
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
Vous me connaissez, vous! - vous m'avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.
La contemplation m'emplit le coeur d'amour.
Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,
L'étude d'un atome et l'étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,
Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours, - je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -
J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,
C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m'endormirai.
poem by Victor Hugo

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La Lys
Lys tranquille, Lys douce et lente
Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes,
Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas,
De mille et mille méandres,
Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,
La Flandre.
Et vous allez et revenez,
Sans angoisse et sans marée,
Automne, hiver, été, printemps ;
Et vous avez toujours le temps,
Comme les gens de nos contrées.
Et votre cours s'en va vers les pauvres maisons
Et les hauts clochers blancs, dont les quatre abat-sons
Jettent vers le jour proche,
Chaque matin, la voix des cloches ;
Et les fermes et les jardins et les prés roux,
Dont vous baignez le bout,
Possèdent tous, pour venir jusqu'à vous,
Un escalier fait dans la terre ;
Et servantes et lavandières
En descendent les vacillants degrés de pierre,
Et l'on entend leurs voix chanter de clos en clos,
Et retentir, soudain, dans les hameaux,
L'écho,
Quand le bruit flasque et reversé de seaux
Tombe dans l'eau.
Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules,
Un vieux pêcheur têtu maintient, droite, sa gaule,
Bâton d'ombre, fixe et mouvant, sur les flots clairs ;
Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s'avancent,
Voguent et tout à coup happent les cressons verts
Qui décorent les bords sinueux de vos anses.
Et de rares chalands passent en vos lueurs,
De lents et lourds chalands traînés par les haleurs,
Dont la corde parfois à vos buissons s'accroche,
Tandis qu'au gouvernail, qu'il manoeuvre des reins,
Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poches,
Le batelier s'appuie et fredonne un refrain.
Lys tranquille et familiale,
On vous adore au fond des bourgs et des hameaux ;
Vous reflétez leurs deuils et côtoyez leurs maux,
Tout comme, aux temps joyeux, vous mirez dans vos eaux
Les cortèges, les guirlandes et les drapeaux
Des kermesses paroissiales.
Et tout au loin, là-bas, entre Deynze et Courtrai,
Avec vos bras, vos poings, vos mains et vos doigts d'onde
Vous rouissez patiemment le lin sacré,
Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde ;
Et votre obscur labeur est si mystérieux,
Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres,
Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux
Ô Lys ! toile n'est blanche autant qu'en Flandre.
Et vous groupez à vos côtés les humbles gens
Qui travaillent gaîment sur leurs métiers agiles,
Les fins tissus plus clairs que la neige et l'argent ;
Le tisserand, penché vers ses trames fragiles
Renoue adroitement les fils rompus et tors
Et le soleil qui glisse entre eux sa clarté nette,
Frappant le va-et-vient ailé de la navette,
La transforme au passage en brusque insecte d'or.
Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre,
Vous vous fîtes, Ô Lys, la sûre auxiliaire
Des vieux bourgeois flamands contre le roi français :
Vos eaux, pour les sauver inondèrent la plaine,
Et l'armée enlisa sa vengeance et sa haine
Dans le piège fangeux de vos marais secrets.
Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage
Comme un mouvant bienfait vous frôlez les maisons,
Et vous vous attardez, en votre long voyage
Pour n'oublier personne au fond des horizons.
poem by Emile Verhaeren

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Aux moines
Moines venus vers nous des horizons gothiques,
Mais dont l'âme, mais dont l'esprit meurt de demain,
Qui reléguez l'amour dans vos jardins mystiques
Pour l'y purifier de tout orgueil humain,
Fermes, vous avancez par les routes des hommes,
Les yeux hallucinés par les feux de l'enfer,
Depuis les temps lointains jusqu'au jour où nous sommes,
Dans les âges d'argent et les siècles de fer,
Toujours du même pas sacerdotal et large.
Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort,
Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge
Comme un royal cadavre au fond d'un cercueil d'or.
Moines - oh! les chercheurs de chimères sublimes
Vos cris d'éternité traversent les tombeaux,
Votre esprit est hanté par la lueur des cimes,
Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux
Autour de l'idéal divin que l'on enterre.
Oh ! les moines vaincus, altiers, silencieux,
Oh ! les géants debout sur les bruits de la terre,
Qui n'écoutez que le seul bruit que font les cieux
Moines grandis parmi l'exil et les défaites,
Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils
Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes
Passent dans la clarté des suprêmes soleils,
Nous vous magnifions, nous les poètes calmes.
Et puisque rien de fier n'est aujourd'hui vainqueur,
Puisqu'on a rabattu vers la fange les palmes,
Moines, grands isolés de pensée et de coeur,
Avant que la dernière âme ne soit tuée,
Mes vers vous bâtiront de mystiques autels
Sous le velum errant d'une chaste nuée,
Afin qu'un jour cette âme aux désirs éternels,
Pensive et seule et triste au fond de la nuit blême,
De votre gloire éteinte allume encor le feu,
Et songe à vous encor quand le dernier blasphème
Comme une épée immense aura transpercé Dieu !
poem by Emile Verhaeren

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Aux morts du 4 décembre
Jouissez du repos que vous donne le maître.
Vous étiez autrefois des coeurs troublés peut-être,
Qu'un vain songe poursuit ;
L'erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l'envie ;
Vos bouches, d'où sortait la vapeur de la vie,
Étaient pleines de bruit.
Faces confusément l'une à l'autre apparues,
Vous alliez et veniez en foule dans les rues,
Ne vous arrêtant pas,
Inquiets comme l'eau qui coule des fontaines,
Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,
Mêlant les mêmes pas.
Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,
Projets, espoirs, briser l'homme de l'Élysée,
L'homme du Vatican,
Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ;
Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère
Et tout peuple un volcan.
Vous aimiez, vous aviez le coeur lié de chaînes,
Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines,
Pleins de soucis poignants,
Ainsi que l'océan sent remuer ses ondes,
Se soulever en vous mille vagues profondes
Sous les cieux rayonnants.
Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage,
Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l'âge
Vous prît et vous courbât,
Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête,
Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempête,
La douleur, ce combat.
Grâce au quatre décembre, aujourd'hui, sans pensée,
Vous gisez étendus dans la fosse glacée
Sous les linceuls épais ;
Ô morts, l'herbe sans bruit croît sur vos catacombes,
Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes !
L'empire, c'est la paix.
poem by Victor Hugo

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My Vow To You
My heart takes flight every time you are near
My world becomes calm, still, and crystal clear
I’ll tell you I love you for a million years
You have taken away all my fears
Compassionate, considerate, and benign
Tender, sweet, loving, and kind
To you I could not put up any resistance
You are my all, my life, my true existence
To dishonor you I would rather die
I could never bring a tear to your eye
A life with you is my only endeavor
I will love you for now and forever
Mon voeu à toi
Mon coeur prend la fuite la chaque fois que vous etes pres
Mon monde devient calme, tout de meme et cristallin
Je vous dirai que je vous aime depuis un million d'ans
Vous avez emporté toutes mes peurs
Compatissant, prevenant et bienveillant
L'offre, le bonbon, l'amour et la sorte
À vous je ne pouvais pas relever de resistance
Vous etes mon tous, ma vie, ma vraie existence
Pour vous deshonorer je mourrais
Je ne pouvais jamais apporter une déchirure a votre oeil
Une vie avec vous est mon seul effort
Je vous aimerai pour maintenant et pour toujours
poem by Wilfred Mellers

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A Petite Jeanne
Vous eûtes donc hier un an, ma bien-aimée.
Contente, vous jasez, comme, sous la ramée,
Au fond du nid plus tiède ouvrant de vagues yeux,
Les oiseaux nouveau-nés gazouillent, tout joyeux
De sentir qu'il commence à leur pousser des plumes.
Jeanne, ta bouche est rose ; et dans les gros volumes
Dont les images font ta joie, et que je dois,
Pour te plaire, laisser chiffonner par tes doigts,
On trouve de beaux vers ; mais pas un qui te vaille
Quand tout ton petit corps en me voyant tressaille ;
Les plus fameux auteurs n'ont rien écrit de mieux
Que la pensée éclose à demi dans tes yeux,
Et que ta rêverie obscure, éparse, étrange,
Regardant l'homme avec l'ignorance de l'ange.
Jeanne, Dieu n'est pas loin puisque vous êtes là.
Ah ! vous avez un an, c'est un âge cela !
Vous êtes par moments grave, quoique ravie ;
Vous êtes à l'instant céleste de la vie
Où l'homme n'a pas d'ombre, où dans ses bras ouverts,
Quand il tient ses parents, l'enfant tient l'univers ;
Votre jeune âme vit, songe, rit, pleure, espère
D'Alice votre mère à Charles votre père ;
Tout l'horizon que peut contenir votre esprit
Va d'elle qui vous berce à lui qui vous sourit ;
Ces deux êtres pour vous à cette heure première
Sont toute la caresse et toute la lumière ;
Eux deux, eux seuls, ô Jeanne ; et c'est juste ; et je suis,
Et j'existe, humble aïeul, parce que je vous suis ;
Et vous venez, et moi je m'en vais ; et j'adore,
N'ayant droit qu'à la nuit, votre droit à l'aurore.
Votre blond frère George et vous, vous suffisez
A mon âme, et je vois vos jeux, et c'est assez ;
Et je ne veux, après mes épreuves sans nombre,
Qu'un tombeau sur lequel se découpera l'ombre
De vos berceaux dorés par le soleil levant.
Ah ! nouvelle venue innocente, et rêvant,
Vous avez pris pour naître une heure singulière ;
Vous êtes, Jeanne, avec les terreurs familière ;
Vous souriez devant tout un monde aux abois ;
Vous faites votre bruit d'abeille dans les bois,
Ô Jeanne, et vous mêlez votre charmant murmure
Au grand Paris faisant sonner sa grande armure.
Ah ! quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois
Chanter, et, me parlant avec votre humble voix,
Tendre vos douces mains au-dessus de nos têtes,
Il me semble que l'ombre où grondent les tempêtes
Tremble et s'éloigne avec des rugissements sourds,
Et que Dieu fait donner à la ville aux cent tours
Désemparée ainsi qu'un navire qui sombre,
Aux énormes canons gardant le rempart sombre,
A l'univers qui penche et que Paris défend,
Sa bénédiction par un petit enfant.
poem by Victor Hugo

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Fin d'année
Sous des cieux faits de filasse et de suie,
D'où choit morne et longue la pluie,
Voici pourrir
Au vent tenace et monotone,
Les ors d'automne ;
Voici les ors et les pourpres mourir.
O vous qui frémissiez, doucement volontaires,
Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin,
Tristes feuilles comme des mains,
Vous gisez, noires, sur la terre.
L'heure s'épuise à composer les jours ;
L'autan comme un rôdeur, par les plaines circule ;
La vie ample et sacrée, avec des regrets sourds,
Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule,
Jusques au fond du sol se tasse et se recule.
Dites, l'entendez-vous venir au son des glas,
Venir du fond des infinis là-bas,
La vieille et morne destinée ?
Celle qui jette immensément au tas
Des siècles vieux, des siècles las,
Comme un sac de bois mort, l'année.
poem by Emile Verhaeren

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Élégie
Je ne vous parlerai que lorsqu’en l’eau profonde
Votre visage pur se sera reflété
Et lorsque la fraîcheur fugitive de l’onde
Vous aura dit le peu que dure la beauté.
Il faudra que vos mains pour en être odorantes,
Aient cueilli le bouquet des heures et, tout bas,
Qu’en ayant respiré les âmes différentes
Vous soupiriez encore et ne souriiez pas ;
Il faudra que le bruit des divines abeilles
Qui volent dans l’air tiède et pèsent sur les fleurs
Ait longuement vibré au fond de vos oreilles
Son rustique murmure et sa chaude rumeur ;
Je ne vous parlerai que quand l’odeur des roses
Fera frémir un peu votre bras sur le mien
Et lorsque la douceur qu’épand le soir des choses
Sera entrée en vous avec l’ombre qui vient ;
Et vous ne saurez plus, tant l’heure sera tendre
Des baumes de la nuit et des senteurs du jour,
Si c’est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble,
Ma voix ou votre voix ou la voix de l’Amour...
poem by Henri de Regnier

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