La barque
Il gèle et des arbres pâlis de givre clair
Montent au loin, ainsi que des faisceaux de lune ;
Au ciel purifié, aucun nuage ; aucune
Tache sur l'infini silencieux de l'air.
Le fleuve où la lueur des astres se réfracte
Semble dallé d'acier et maçonné d'argent ;
Seule une barque est là, qui veille et qui attend,
Les deux avirons pris dans la glace compacte.
Quel ange ou quel héros les empoignant soudain
Dispersera ce vaste hiver à coups de rames
Et conduira la barque en un pays de flammes
Vers les océans d'or des paradis lointains ?
Ou bien doit-elle attendre à tout jamais son maître,
Prisonnière du froid et du grand minuit blanc,
Tandis que des oiseaux libres et flagellant
Les vents, volent, là-haut, vers les printemps à naître ?
poem by Emile Verhaeren

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Le beau jardin fleuri de flammes
Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir
Du jardin clair que nous portions dans l'âme
Se cristallise en gel et or, ce soir.
Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilé, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.
Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
poem by Emile Verhaeren

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La colombe et le lis
Femme, cette colombe au col rose et mouvant,
Que ta bouche entr'ouverte baise,
Ne l'avait pas sentie humecter si souvent
Son bec léger qui vibre d'aise.
Elle n'avait jamais reçu de toi tout bas
Les noms émus que tu lui donnes,
Ni jamais de tes doigts, à l'heure des repas,
Vu pleuvoir des graines si bonnes.
Elle n'avait jamais senti ton coeur frémir
Au vivant toucher de son aile,
Ni ses plumes trembler sous ton jeune soupir,
Ni tes larmes rouler sur elle.
Tu la laissais languir captive dans l'osier,
Et vainement d'un sanglot tendre,
D'un sanglot suppliant elle enflait son gosier :
Tu ne daignais jamais l'entendre.
Jamais les fleurs du vase où rêve le printemps
Ne furent si bien arrosées ;
Jamais, sur le lis pur et grave, si longtemps
Tes lèvres ne s'étaient posées.
Quel ancien souvenir ou quel récent amour,
Quel berceau, femme, ou quelle tombe,
A fait naître en ton coeur ce suprême retour
Vers ton lit et vers ta colombe ?
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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Les saints, les morts, les arbres et le vent
Les grand'routes tracent des croix
A l'infini, à travers bois ;
Les grand'routes tracent des croix lointaines
A l'infini, à travers plaines ;
Les grand'routes tracent des croix
Dans l'espace livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l'infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins ;
Arbres tristes et fous où l'orage s'accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,
Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Oh ! vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s'engouffrant dans les âmes profondes
Voici Novembre assis auprès de l'âtre,
Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l'inconnu, de tous côtés.
Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,
Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S'allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires,
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel Christ aux horizons pendu !
Voici Novembre en son manteau grisâtre
Qui se blottit de peur au fond de l'âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l'étendue effarante et blafarde.
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux sautant
A coups de bonds dans les bourdons
Jettent le deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.
Et Novembre, près de l'âtre qui flambe,
Allume, avec des mains d'espoir, la lampe
Qui brûlera combien de soirs, l'hiver :
Et Novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tors
Qui voyagent de l'un à l'autre bout du monde.
Voici les grand'routes comme des croix
A l'infini, parmi les plaines,
Les grand'routes et puis leurs croix lointaines
A l'infini, sur les vallons et dans les bois !
poem by Emile Verhaeren

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Novembre
Les grand'routes tracent des croix
A l'infini, à travers bois ;
Les grand'routes tracent des croix lointaines
A l'infini, à travers plaines ;
Les grand'routes tracent des croix
Dans l'air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l'infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins,
Arbres tristes et fous où l'orage s'accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,
Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s'engouffrant dans les âmes profondes !
Voici novembre assis auprès de l'âtre,
Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l'inconnu, de tous côtés.
Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,
Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S'allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.
Voici novembre en son manteau grisâtre
Qui se blottit de peur au fond de l'âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l'étendue effarante et blafarde,
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Oh l'identique et affolant cortège
Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.
Et novembre, près de l'âtre qui flambe,
Allume, avec des mains d'espoir, la lampe
Qui brûlera, combien de soirs, l'hiver ;
Et novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l'un à l'autre bout du monde.
Voici les grand'routes comme des croix
A l'infini parmi les plaines
Les grand'routes et puis leurs croix lointaines
A l'infini, sur les vallons et dans les bois !
poem by Emile Verhaeren

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La dame en noir
Dans la ville d'ébène et d'or,
Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après tant de jours,
Qu'attendre encor ?
- Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux,
Si longuement, vers mes deux yeux silencieux,
Si longuement et si terriblement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir.
Dites, quels feux agitent-ils mes crins,
Pour affoler ainsi ces chiens,
Et quelle ardeur règne en mes reins
Et dans mon corps toisonné d'or ?
- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'aittendre ?
- Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins,
Et vers quels horizons ameutés de tocsins ?
Dites, quel Walhalla tumultueux de fièvres
Ou quels chevaux cabrés vers l'amour sont mes lèvres ?
Dites, quel incendie et quel effroi
Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage,
Et quel naufrage espèrent-il en mon orage
Pour tant chercher leur mort en moi ?
- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre après de si longs jours ?
- Mes yeux, comme des pierres d'or,
Luisent pendant les nuits charnelles :
Je suis belle comme la mort
Et suis publique aussi comme elle.
Aux douloureux traceurs d'éclairs
Et de désirs sur mes murailles,
J'offre le catafalque de mes chairs
Et les cierges des funérailles.
Je leur donne tout mon remords
Pour les soûler au seuil du porche,
Et le blasphème de mon corps
Brandi vers Dieu comme une torche.
Ils me savent comme une tour
De fer et de siècles vêtue,
Et s'exècrent en mon amour
Qui les affole et qui les tue.
Ce qu'ils aiment - coeur saccagé,
Esprit dément, âme incertaine
C'est le dégoût surtout que j'ai
De leurs baisers ou de leur haine.
C'est de trouver encore en moi
Leur pourpre et noire parélie
Et mon drapeau de rouge effroi
Echevelé dans leur folie.
- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre ?
- A cette heure de vieux soleil chargé de soir
Qui se projette en éclats d'or sur le trottoir,
Quand la ville s'allonge en un serpentement
De feux et de chemins, vers cet aimant
Toujours debout à l'horizon : la femme,
Les chiens du désespoir
Ont aboyé vers les yeux de mon âme,
Si longuement vers mes deux yeux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir !
Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes crins
Font-ils courir au long de mon corps d'or ?
Et de quelle fureur s'animent-ils mes reins,
Devant les yeux hallucinés des chiens ?
Et moi aussi, dites, quel Walhalla de fièvres
Vient à mon tour m'incendier les lèvres
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
Et quels paradis noirs font-ils voile, mes seins ?
Dites, quel appel et quel effroi
Viennent ce soir me chasser hors de moi,
Sur les places, dans les villes,
Reine foudroyante et servile ?
- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre ?
- Hélas ! quand viendra-t-il, celui
Qui doit venir - peut-être aujourd'hui -
Qui doit venir vers mon attente
Fatalement, et qui viendra ?
La démence incurable et tourmentante,
Qui donc en lui la sentira
Monter jusqu'à mes seins qui hallucinent ?
Vers les deux mains de ceux qui assassinent
Mon corps se dresse ardent et blême ;
Je suis celle qui ne craint rien
Et dont personne ne s'abstient :
Je suis tentatrice suprême.
Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d'un bouge ?
- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre après de si longs jours,
Qu'attendre ?
- J'attends tel homme an couteau rouge.
poem by Emile Verhaeren

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Au loin
Ancres abandonnées sous des hangars maussades,
Porches de suie et d'ombre où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes façades
Et gouttières régulières, au long des toits ;
Et blocs de fonte et crocs d'acier et cols de grues
Et puis, au bas des murs, dans les caves, l'écho
Du pas des chevaux las sur le pavé des rues
Et des rames en cadence battant les flots ;
Et le vaisseau plaintif, qui dort et se corrode
Dans les havres et souffre ; et les appels hagards
Des sirènes et le mystérieux exode
Des navires silencieux, vers les hasards
Des caps et de la mer affolée en tempêtes ;
Ô mon âme, quel s'en aller et quel souffrir !
Et quel vivre toujours, pour les rouges conquêtes
De l'or ; quel vivre et quel souffrir et quel mourir !
Pourtant regarde au loin s'illuminer les îles,
Fais ton rêve d'encens, de myrrhe et de corail,
Fais ton rêve de fleurs et de roses asiles,
Fais ton rêve éventé par le large éventail
De la brise océane, au clair des étendues ;
Et songe aux Orients et songe à Benarès,
Songe à Thèbes, songe aux Babylones perdues,
Songe aux siècles tombés des Sphinx et des Hermès ;
Songe à ces Dieux d'airain debout au seuil des porches,
A ces colosses bleus broyant des léopards
Entre leurs bras, à ces processions de torches
Et de prêtres, par les forêts et les remparts,
La nuit, sous l'oeil dardé des étoiles australes ;
Ô mon âme qu'hallucinent tous les lointains !
Songe aux golfes, songe aux déserts, songe aux lustrales
Caravanes, en galop blanc dans les matins ;
Songe qu'il est peut-être encor, par la Chaldée,
Quelques pâtres pleins de mystère et d'infini
Dont la bouche jamais n'a pu crier l'idée ;
Et va, par ces chemins de fleurs et de granit,
Et va si loin et si profond dans ta mémoire,
Que l'heure et le moment s'abolissent pour toi.
Impossible ! - Voici la boue et puis la noire
Fumée et les tunnels et le morne beffroi
Battant son glas dans la brume et qui ressasse
Toute ma peine tue et toute ma douleur,
Et je reste, les pieds collés à cette crasse,
Dont les odeurs montent et puent jusqu'à mon coeur.
poem by Emile Verhaeren

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The Melody
Hit in the face by the backrest as I picked up
the chair, a Freudian slip, psychologists say,
token of an unconscious desire to hurt myself,
Abaheidschi-bumbaidschi bum-bum playing
on the radio
We sing you into dreamland, see a star in the
sky as we look back on a year of love, sung by
Austria’s mezzo-tenor Peter Alexander – how
charming, all self-pity gone, forehead swollen,
proud of my bruise
All laughter ran away today, Heino singing again,
ein Matrose, denke an den Liebsten, eine einsame
weisse Taube, Paloma, Grüss mir, Grüss mir dir,
den Liebsten Maria, bliebt sie voller Sehnsucht
hinterher - today I am
The melody of La Paloma Adieu…
La Paloma Adieu
Le soir ma m? re nous chantait quand j'? tais enfant
L'histoire d'un bateau perdu et d'un oiseau blanc
Un jour le bateau s'en va droit vers l'oc? an
Et seule, le c? ur plein d'amour une fille attend
Le marin lui a dit: 'n'oublie pas je t'aime'
L'hiver et le printemps elle attend quand m? me
Elle voit un oiseau blanc se poser pr? s d'elle
Qui portait quelques mots au creux de son aile
La paloma adieu, adieu c'est toi que j'aime
Ma vie s'en va mais n'aie pas trop de peine
Oh mon amour adieu!
La paloma adieu, adieu c'est toi que j'aime
Ma vie s'en va mais n'aie pas trop de peine
Oh mon amour adieu!
Elle prend tout contre son c? ur le bel oiseau blanc
Tout deux ils s'ont repartis droit vers l'oc? an
L'amour ne meurt jamais j'ai vue deux colombes
S'envoler vers la mer et que la nuit tombe
La paloma adieu, adieu c'est toi que j'aime
Ma vie s'en va mais n'aie pas trop de peine
Oh mon amour adieu!
La paloma adieu, adieu c'est toi que j'aime
Ma vie s'en va mais n'aie pas trop de peine
Oh mon amour adieu!
poem by Margaret Alice Second

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L'une d'elles
Les grands appartements qu'elle habite l'hiver
Sont tièdes. Aux plafonds, légers comme l'éther,
Planent d'amoureuses peintures.
Nul bruit ; partout les voix, les pas sont assoupis
Par la laine opulente et molle des tapis
Et l'ample velours des tentures.
Aux fenêtres, dehors, la grêle a beau sévir,
Sous ses balles de glace à peine on sent frémir
L'épais vitrail qui les renvoie ;
Et la neige et le givre aux glaciales fleurs
Restent voilés aux yeux sous les chaudes couleurs
De longs rideaux brochés de soie.
Là, dans de vieux tableaux, le ciel vénitien
Prête au soleil de France un effluve du sien ;
Et sur la haute cheminée,
Dans des vases ravis en Grèce à des autels,
Des lis renouvelés qu'on dirait immortels
Ne font qu'un printemps de l'année.
Sa chambre est toute bleue et suave ; on y sent
Le vestige embaumé de quelque oeillet absent
Dont l'air a gardé la mémoire ;
Ses genoux, pour prier, posent sur du satin,
Et ses aïeux tenaient d'un maître florentin
Son crucifix de vieil ivoire.
Elle peut, lasse enfin des salons somptueux,
Goûter de son boudoir le jour voluptueux
Où sommeille un vague mystère ;
Et là ses yeux levés rencontrent un Watteau
Où de sveltes amants, un pied sur le bateau,
Vont appareiller pour Cythère.
L'hiver passe, elle émigre en sa villa d'été.
Elle y trouve le ciel, l'immense aménité
Des monts, des vallons et des plaines ;
Depuis les dahlias qui bordent la maison
Jusques au dernier flot des blés à l'horizon,
Elle ne voit que ses domaines.
Puis c'est la promenade en barque sur les lacs,
La sieste à l'ombre au fond des paresseux hamacs,
La course aux prés en jupes blanches,
Et le roulement doux des calèches au bois,
Et le galop, voilette au front, badine aux doigts,
Sous le mobile arceau des branches ;
Et, par les midis lourds, les délices du bain :
Deux jets purs inondant la vasque dont sa main
Tourne à son gré les cols de cygnes,
Et le charme du frais, suave abattement
Où, rêveuse, elle voit sous l'eau, presque en dormant,
De son beau corps trembler les lignes.
Ainsi coulent ses jours, pareils aux jours heureux ;
Mais un secret fardeau s'appesantit sur eux,
Ils ne sont pas dignes d'envie.
On lit dans son regard fiévreux ou somnolent,
Dans son rare sourire et dans son geste lent
Le dégoût amer de la vie.
Oh ! Quelle âme entendra sa pauvre âme crier ?
Quel sauveur magnanime et beau, quel chevalier
Doit survenir à l'improviste,
Et l'enlever en croupe, et l'emporter là-bas,
Sous un chaume enfoui dans l'herbe et les lilas,
Loin, bien loin de ce luxe triste ?
Personne. Elle dédaigne un criminel espoir,
Et se plaît à languir, en proie à son devoir.
Morte sous ses parures neuves,
Elle n'a pas d'amour, l'honneur le lui défend ;
Misérablement riche, elle n'a pas d'enfant ;
Elle est plus seule que les veuves.
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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Les attentives
Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C'est un petit soldat dont l'œil indolemment
Observe tout le jour aux créneaux de ciment
Les Gloires qui de nuit y furent accrochées
Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C'est un petit soldat mon frère et mon amant
Et puisqu'il doit mourir je veux me faire belle
Je veux de mes seins nus allumer les flambeaux
Je veux de mes grands yeux fondre l'étang qui gèle
Et mes hanches je veux qu'elles soient des tombeaux
Car puisqu'il doit mourir je veux me faire belle
Dans l'inceste et la mort ces deux gestes si beaux
Les vaches du couchant meuglent toutes leurs roses
L'Aile de l'oiseau bleu m'évente doucement
C'est l'heure de l'Amour aux ardentes névroses
C'est l'heure de la Mort et du dernier serment
Celui qui doit périr comme meurent les roses
C'est un petit soldat mon frère et mon amant
*
Mais Madame écoutez-moi donc
Vous perdez quelque chose
- C'est mon cœur pas grand-chose
Ramassez-le donc
Je l'ai donné je l'ai repris
Il fut là-bas dans les tranchées
Il est ici j'en ris j'en ris
Des belles amours que la mort a fauchées
*
L'espoir flambe ce soir comme un pauvre village
Et qu'importe le Bagne ou bien le Paradis
L'amour qui surviendra me plaira davantage
Et mes yeux sont-ce pas de merveilleux bandits
Puis quand malgré l'amour un soir je serai veille
Je me rappellerai la mer les orangers
Et cette pauvre croix sous laquelle sommeille
Un cœur parmi des cœurs que la gloire a vengé
*
Et tandis que la lune luit
Le coeur chante et rechante lui
Mesdames et Mesdemoiselles
Je suis bien mort Ah quel ennui
Et ma maîtresse que est-elle
Morte en m'aimant la nuit
*
Mais écoutez-les donc les mélopées
Ces médailles si bien frappées
Ces cloches d'or sonnant des glas
Tous les muguets tous les lilas
Ce sont les morts qui se relèvent
Ce sont les soldats morts qui rêvent
Aux amours qui s'en sont allés
Immaculés
Et désolés
*
- Le 13 mai de cette année
Tandis que dans les boyaux blancs
Tu passais masquée ô mon âme
Tu vis tout d'un coup les morts et les vivants
Ceux de l'arrière ceux de l'avant
Les soldats et les femmes
Un train passe rapide dans la prairie en Amérique
Les vers luisants brillent cette nuit autour de moi
Comme si la prairie était le miroir du ciel
Étoilé
Et justement un ver luisant palpite
Sous l'Étoile nommée Lou
Et c'est de mon amour le corps spirituel
Et terrestre
Et l'âme mystique
Et céleste
poem by Guillaume Apollinaire

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Les meules qui brûlent
La plaine, au fond des soirs, s'est allumée,
Et les tocsins cassent leurs bonds de sons,
Aux quatre murs de l'horizon.
- Une meule qui brûle ! -
Par les sillages des chemins, la foule,
Par les sillages des villages, la foule houle
Et dans les cours, les chiens de garde ululent.
- Une meule qui brûle ! -
La flamme ronfle et casse et broie,
S'arrache des haillons qu'elle déploie,
Ou sinueuse et virgulante
S'enroule en chevelure ardente ou lente
Puis s'apaise soudain et se détache
Et ruse et se dérobe - ou rebondit encor :
Et voici, clairs, de la boue et de l'or,
Dans le ciel noir qui s'empanache.
- Quand brusquement une autre meule au loin s'allume ! -
Elle est immense - et comme un trousseau rouge
Qu'on agite de sulfureux serpents,
Les feux - ils sont passants sur les arpents
Et les fermes et les hameaux, où bouge,
De vitre à vitre, un caillot rouge.
- Une meule qui brûle ! -
Les champs ? ils s'illimitent en frayeurs ;
Des frondaisons de bois se lèvent en lueurs,
Sur les marais et les labours ;
Des étalons cabrés, vers la terreur hennissent ;
D'énormes vols d'oiseaux s'appesantissent
Et choient, dans les brasiers - et des cris sourds
Sortent du sol ; et c'est la mort,
Toute la mort brandie
Et ressurgie, aux poings en l'air de l'incendie.
Et le silence après la peur - quand, tout à coup, là-bas,
Formidable, dans le soir las,
Un feu nouveau remplit les fonds du crépuscule ?
- Une meule qui brûle ! -
Aux carrefours, des gens hagards
Font des gestes hallucinés,
Les enfants crient et les vieillards
Lèvent leurs bras déracinés
Vers les flammes en étendards.
Tandis qu'au loin, obstinément silencieux,
Des fous, avec de la stupeur aux yeux - regardent.
- Une meule qui brûle ! -
L'air est rouge, le firmament,
On le dirait défunt, sinistrement,
Sous les yeux clos de ses étoiles.
Le vent chasse des cailloux d'or,
Dans un déchirement de voiles.
Le feu devient clameur hurlée en flamme
Vers les échos, vers les là-bas,
Sur l'autre bord, où brusquement les au-delà
Du fleuve s'éclairent comme un songe :
Toute la plaine ? elle est de braise, de mensonge,
De sang et d'or - et la tourmente
Emporte avec un tel élan,
La mort passagère du firmament,
Que vers les fins de l'épouvante,
Le ciel entier semble partir.
poem by Emile Verhaeren

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La grande allée
C'est une grande allée à deux rangs de tilleuls.
Les enfants, en plein jour, n'osent y marcher seuls,
Tant elle est haute, large et sombre.
Il y fait froid l'été presque autant que l'hiver ;
On ne sait quel sommeil en appesantit l'air,
Ni quel deuil en épaissit l'ombre.
Les tilleuls sont anciens ; leurs feuillages pendants
Font muraille au dehors et font voûte au dedans,
Taillés selon leurs vieilles formes ;
L'écorce en noirs lambeaux quitte leurs troncs fendus ;
Ils ressemblent, les bras l'un vers l'autre tendus,
A des candélabres énormes ;
Mais en haut, feuille à feuille, ils composent leur nuit :
Par les jours de soleil pas un caillou ne luit
Dans le sable dur de l'allée,
Et par les jours de pluie à peine l'on entend
Le dôme vert bruire, et, d'instant en instant,
Tomber une goutte isolée.
Tout au fond, dans un temple en treillis dont le bois,
Par la mousse pourri, plie et rompt sous le poids
De la vigne vierge et du lierre,
Un amour malin rit, et de son doigt cassé
Désigne encore au loin les coeurs du temps passé
Qu'ont meurtris ses flèches de pierre.
A toute heure on sent là les mystères du soir :
Autour de la statue impassible on croit voir
Deux à deux voltiger des flammes.
L'esprit du souvenir pleure en paix dans ces lieux ;
C'est là que, malgré l'âge et les derniers adieux,
Se donnent rendez-vous les âmes,
Les âmes de tous ceux qui se sont aimés là,
De tous ceux qu'en avril le dieu jeune appela
Sous les roses de sa tonnelle ;
Et sans cesse vers lui montent ces pauvres morts ;
Ils viennent, n'ayant plus de lèvres comme alors,
S'unir sur sa bouche éternelle.
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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Sonnet
Par les pays des soirs, au nord de ma tristesse,
Mous d'automne, le vent se pleure en de la pluie
Et m'angoisse soudain d'une nuée enfuie,
Avec un geste au loin d'âpre scélératesse.
Est-ce la mort qu'annoncerait la prophétesse,
Au fond de ce grand ciel d'octobre où je m'ennuie
- Depuis quel temps ? - à suivre un vol d'oiseaux de suie
Tourner dans l'infini leur si même vitesse ?
Attendre et craindre d'être ! Et voir, en attendant
Toujours le même rêve, en l'air moite et fondant,
Avec ces cormorans de deuil curver des lignes,
Le soir, quand le pêcheur lassé de la douleur,
Celui dont la nuée interprète les signes,
Pêche de la rancune en les bas-fonds du coeur.
poem by Emile Verhaeren

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Dsenchante
Nager dans les eaux troubles
Des lendemains
Attendre ici la fin
Flotter dans lair trop lourd
Du presque rien
A qui tendre la main
Si je dois tomber de haut
Que ma chute soit lente
Je nai trouv de repos
Que dans lindiffrence
Pourtant, je voudrais retrouver linnocence
Mais rien na de sens, et rien ne va
Tout est chaos
A ct
Tous mes idaux : des mots abims...
Je cherche une me, qui
Pourra maider
Je suis
Dune gneration dsenchante, dsenchante
Qui pourrait mempcher
De tout entendre
Quand la raison seffondre
A quel sein se vouer
Qui peut prtendre
Nous bercer dans son ventre
Si la mort est un mystre
La vie na rien de tendre
Si le ciel a un enfer
Le ciel peut bien mattendre
Dis moi,
Dans ces vents contraires comment sy prendre
Plus rien na de sens, plus rien ne va.
song performed by by Kate Ryan

Submitted by Lucian Velea
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Apparition
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
- Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. - Il répondit : - je viens prendre ton âme. -
Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme ;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
- Que me restera-t-il ? car tu t'envoleras. -
Il ne répondit pas ; le ciel que l'ombre assiège
S'éteignait... - Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
Où l'emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours. - Ô passant du ciel bleu,
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? -
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l'ange devint noir, et dit : - Je suis l'amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
Apparition
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
- Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. - Il répondit : - je viens prendre ton âme. -
Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme ;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
- Que me restera-t-il ? car tu t'envoleras. -
Il ne répondit pas ; le ciel que l'ombre assiège
S'éteignait... - Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
Où l'emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours. - Ô passant du ciel bleu,
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? -
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l'ange devint noir, et dit : - Je suis l'amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
- Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. - Il répondit : - je viens prendre ton âme. -
Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme ;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
- Que me restera-t-il ? car tu t'envoleras. -
Il ne répondit pas ; le ciel que l'ombre assiège
S'éteignait... - Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
Où l'emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours. - Ô passant du ciel bleu,
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? -
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l'ange devint noir, et dit : - Je suis l'amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
poem by Victor Hugo

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Le monde
Le monde est fait avec des astres et des hommes.
Là-haut,
Depuis quels temps à tout jamais silencieux,
Là-haut,
En quels jardins profonds et violents des cieux,
Là-haut,
Autour de quels soleils,
Pareils
à des ruches de feux,
Tourne, dans la splendeur de l'espace énergique,
L'essaim myriadaire et merveilleux
Des planètes tragiques ?
Tel astre, on ne sait quand, leur a donné l'essor
Ainsi qu'à des abeilles ;
Et les voici, volant parmi les fleurs, les treilles
Et les jardins de l'éther d'or ;
Et voici que chacune, en sa ronde éternelle,
Qui s'éclaire la nuit, qui se voile le jour,
Va, s'éloigne, revient, mais gravite toujours,
Autour de son étoile maternelle.
ô ce tournoiement fou de lumières ardentes !
Ce grand silence blanc et cet ordre total
Présidant à la course effrénée et grondante
Des orbes d'or, autour de leur brasier natal ;
Et ce pullulement logique et monstrueux ;
Et ces feuilles de flamme, et ces buissons de feux
Poussant toujours plus loin, grimpant toujours plus haut,
Naissant, mourant, ou se multipliant eux-mêmes
Et s'éclairant et se brûlant entre eux,
Ainsi que les joyaux
D'un insondable étagement de diadèmes.
La terre est un éclat de diamant tombé,
On ne sait quand, jadis, des couronnes du ciel.
Le froid torpide et lent, l'air humide et plombé
Ont apaisé son feu brusque et torrentiel ;
Les eaux des océans ont blêmi sa surface ;
Les monts ont soulevé leur échine de glaces ;
Les bois ont tressailli, du sol jusques au faîte,
D'un rut ou d'un combat rouge et noueux de bêtes ;
Les désastres croulant des levants aux ponants
Ont tour à tour fait ou défait les continents ;
Là-bas où le cyclone en ses colères bout,
Les caps se sont dressés sur le flot âpre et fou ;
L'effort universel des heurts, des chocs, des chutes,
En sa folie énorme a peu à peu décru
Et lentement, après mille ans d'ombre et de lutte,
L'homme, dans le miroir de l'univers, s'est apparu.
Il fut le maître
Qui, tout à coup,
Avec son torse droit, avec son front debout,
S'affirmait tel-et s'isolait de ses ancêtres.
Et la terre, avec ses jours, avec ses nuits,
Immensément, à l'infini,
De l'est à l'ouest s'étendit devant lui ;
Et les premiers envols des premières pensées
Du fond d'une cervelle humaine
Et souveraine
Eut lieu sous le soleil.
Les pensées !
Ô leurs essors fougueux, leurs flammes dispersées,
Leur rouge acharnement ou leur accord vermeil !
Comme là-haut les étoiles criblaient la nue
Elles se constellaient sur la plaine inconnue ;
Elles roulaient dans l'espace, telles des feux,
Gravissaient la montagne, illuminaient le fleuve
Et jetaient leur parure universelle et neuve
De mer en mer, sur les pays silencieux.
Mais pour qu'enfin s'établît l'harmonie
Au sein de leurs tumultes d'or
Comme là-haut toujours, comme là-haut encor,
Pareils
A des soleils,
Apparurent et s'exaltèrent,
Parmi les races de la terre,
Les génies.
Avec des coeurs de flamme et des lèvres de miel,
Ils disaient simplement le verbe essentiel,
Et tous les vols épars dans la nuit angoissée
Se rabattaient vers la ruche de leur pensée.
Autour d'eux gravitaient les flux et les remous
De la recherche ardente et des problèmes fous ;
L'ombre fut attentive à leur brusque lumière ;
Un tressaillement neuf parcourut la matière ;
Les eaux, les bois, les monts se sentirent légers
Sous les souffles marins, sous les vents bocagers ;
Les flots semblaient danser et s'envoler les branches,
Les rocs vibraient sous les baisers de sources blanches,
Tout se renouvelait jusqu'en ses profondeurs :
Le vrai, le bien, l'amour, la beauté, la laideur.
Des liens subtils faits de fluides et d'étincelles
Composaient le tissu d'une âme universelle
Et l'étendue où se croisaient tous ces aimants
Vécut enfin, d'après la loi qui règne aux firmaments.
Le monde est fait avec des astres et des hommes.
poem by Emile Verhaeren

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Mon ami, le paysage
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Je vis chez moi de sa lumière
Et de son ciel dont les grands vents
Agenouillent ses bois mouvants
Avec leur ombre sur la terre.
Il est gardé par onze tours
Qui regardent du bout des plaines
De larges mains semer les graines
Sur l'aire immense des labours.
Un chêne y détient l'étendue
Sous sa rugueuse autorité,
Mais les cent doigts de la clarté
Jouent dans ses feuilles suspendues.
Un bruit s'entend : c'est un ruisseau
Qui abaisse de pente en pente
Le geste bleu de son eau lente
Jusqu'à la crique d'un hameau,
Tandis qu'au loin sur les éteules
Tassant le blé sous le soleil
Semble tenir dûment conseil
Le peuple d'or des grandes meules.
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Sous l'azur froid qui le diapre
L'hiver, il accueille mes pas
Pour aiguiser à ses frimas
Ma volonté rugueuse et âpre.
Lorsqu'en Mai brillent les taillis,
Tout mon être tremble et chatoie
De l'immense frisson de joie
Dont son feuillage a tressailli.
En Août quand les moissons proclament
Les triomphes de la clarté,
Je fais régner le bel été
Avec son calme dans mon âme.
Et si Novembre avide et noir
Arrache aux bois toute couronne,
C'est aux flammes d'un peu d'automne
Que je réchauffe mon espoir.
Ainsi le long des jours qui s'arment
D'ample lumière ou de grand vent
J'éprouve en mon cerveau vivant
L'ardeur diverse de leurs charmes.
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Même la nuit je le visite
Quand les astres semblent les yeux
De héros clairs et merveilleux
Que les splendeurs du ciel abritent.
A haute voix, à coeur ardent,
Je dis ton nom, brusque Persée ;
Et l'ombre immense et angoissée
Tressaille encore en l'entendant.
Je te nomme à ton tour, Hercule,
Et toi, Pollux, et toi, Castor,
Et toi, Vénus, dont le feu d'or
Préside au deuil des crépuscules.
Je mêle aux légendes des Dieux
Ta légende de sang jaspée,
Belle et pâle Cassiopée,
Qui luis sereine au Nord des cieux,
Si bien que grâce à votre gloire
Mon coeur se dresse et s'affermit
Et qu'il s'exalte et crie au bruit
Que font vos noms en ma mémoire.
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Je connais bien les humbles sentes
Qui vont d'un clos à d'autres clos
Ou descendent le long de l'eau
Vers les grottes retentissantes.
Quand l'air est sec et refroidi
Et que tout bruit semble plus proche,
Je reconnais au son des cloches
Quel angelus tinte à midi.
Je sais le dessin de chaque ombre
Dans le soleil, sur les hauts murs ;
Et j'ai compté les brugnons mûrs
Qui ploient la branche sous leur nombre.
Ces deux tilleuls qui montent là,
Je sens la main aujourd'hui morte
Qui les planta devant la porte
Pour que la foudre n'y tombât.
Chaque bête qui vague ou broute
M'est familière et le sait bien ;
D'après l'aboi que fait son chien
J'entends qui passe sur la route.
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Et je lui dis des choses tendres
Et profondes avec mon coeur
Les soirs quand la clarté se meurt
Et que seul il me peut entendre.
Je lui parle des jours passés
Quand, le corps lourd de déchéances,
Je vins chercher dans sa jouvence
Un air allègre et condensé,
Quand je sentis en moi renaître,
Jour après jour, l'ancien désir
D'aimer le monde et l'avenir
Et d'être fort et d'être maître ;
Quand j'étais si vraiment heureux
De mes marches de roche en roche
Que j'embrassais les arbres proches
Avec des pleurs au fond des yeux
Et que les thyms sous la rosée
Et que les trèfles dans le vent
Me semblaient moins frais et vivants
Que mes espoirs et mes pensées.
J'ai pour voisin et compagnon
Un vaste et puissant paysage
Qui change et luit comme un visage
Devant le seuil de ma maison.
Dites, vous ai-je aimés, retraites,
Coteaux feuillus, sources des bois,
Antres où résonnait ma voix
Avec sa force enfin refaite !
Plus rien de vous n'est étranger
Au coeur ému de ma mémoire,
On ne sait quoi de péremptoire
Entre nous tous s'est échangé.
Aussi quand ma vie accomplie,
Ployant sous le poing noir du sort,
Ira se perdre dans la mort,
Doux ciel ami, je te supplie
D'être présent à mes regards
Avec ta plus ample lumière,
Afin que soit belle la terre
A mon départ.
poem by Emile Verhaeren

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Avec mes sens, avec mon coeur...
Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau
Vers ta bonté et vers ta charité
Sans cesse inassouvies,
Je t'aime et te louange et je te remercie
D'être venue, un jour, si simplement,
Par les chemins du dévouement,
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
Depuis ce jour,
Je sais, oh ! quel amour
Candide et clair ainsi que la rosée
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
Je me sens tien, par tous les liens brûlants
Qui rattachent à leur brasier les flammes ;
Toute ma chair, toute mon âme
Monte vers toi, d'un inlassable élan ;
Je ne cesse de longuement me souvenir
De ta ferveur profonde et de ton charme,
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
Délicieusement, d'inoubliables larmes.
Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
Avec le désir fier d'être à jamais celui
Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
Toute notre tendresse autour de nous flamboie ;
Tout écho de mon être à ton appel répond ;
L'heure est unique et d'extase solennisée
Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
poem by Emile Verhaeren

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Soir religieux (IV)
Le déclin du soleil étend, jusqu'aux lointains,
Son silence et sa paix comme un pâle cilice ;
Les choses sont d'aspect méticuleux et lisse
Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.
L'averse a sabré l'air de ses lames de grêle,
Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu,
Et que c'est l'heure où meurt à l'occident le feu,
Où l'argent de la nuit à l'or du jour se mêle.
A l'horizon, plus rien ne passe, si ce n'est
Une allée infinie et géante de chênes,
Se prolongeant au loin jusqu'aux fermes prochaines.
Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont - ainsi des moines mortuaires
Qui s'en iraient, le coeur assombri par les soirs,
Comme jadis partaient les longs pénitents noirs
Pèleriner, là-bas, vers d'anciens sanctuaires.
Et la route d'amont toute large s'ouvrant
Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines,
A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines,
On dirait qu'ils s'en vont ce soir, en double rang,
Vers leur Dieu dont l'azur d'étoiles s'ensemence ;
Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin,
Semblent les feux de grands cierges, tenus en main,
Dont on n'aperçoit pas monter la tige immense
poem by Emile Verhaeren

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Le chant de l'eau
L'entendez-vous, l'entendez-vous
Le menu flot sur les cailloux ?
Il passe et court et glisse
Et doucement dédie aux branches,
Qui sur son cours se penchent,
Sa chanson lisse.
Là-bas,
Le petit bois de cornouillers
Où l'on disait que Mélusine
Jadis, sur un tapis de perles fines,
Au clair de lune, en blancs souliers,
Dansa ;
Le petit bois de cornouillers
Et tous ses hôtes familiers
Et les putois et les fouines
Et les souris et les mulots
Ecoutent
Loin des sentes et loin des routes
Le bruit de l'eau.
Aubes voilées,
Vous étendez en vain,
Dans les vallées,
Vos tissus blêmes,
La rivière,
Sous vos duvets épais, dès le prime matin,
Coule de pierre en pierre
Et murmure quand même.
Si quelquefois, pendant l'été,
Elle tarit sa volupté
D'être sonore et frémissante et fraîche,
C'est que le dur juillet
La hait
Et l'accable et l'assèche.
Mais néanmoins, oui, même alors
En ses anses, sous les broussailles
Elle tressaille
Et se ranime encor,
Quand la belle gardeuse d'oies
Lui livre ingénument la joie
Brusque et rouge de tout son corps.
Oh ! les belles épousailles
De l'eau lucide et de la chair,
Dans le vent et dans l'air,
Sur un lit transparent de mousse et de rocailles ;
Et les baisers multipliés du flot
Sur la nuque et le dos,
Et les courbes et les anneaux
De l'onduleuse chevelure
Ornant les deux seins triomphaux
D'une ample et flexible parure ;
Et les vagues violettes ou roses
Qui se brisent ou tout à coup se juxtaposent
Autour des flancs, autour des reins ;
Et tout là-haut le ciel divin
Qui rit à la santé lumineuse des choses !
La belle fille aux cheveux roux
Pose un pied clair sur les cailloux.
Elle allonge le bras et la hanche et s'inclina
Pour recueillir au bord,
Parmi les lotiers d'or,
La menthe fine ;
Ou bien encor
S'amuse à soulever les pierres
Et provoque la fuite
Droite et subite
Des truites
Au fil luisant de la rivière.
Avec des fleurs de pourpre aux deux coins de sa bouche,
Elle s'étend ensuite et rit et se recouche,
Les pieds dans l'eau, mais le torse au soleil ;
Et les oiseaux vifs et vermeils
Volent et volent,
Et l'ombre de leurs ailes
Passe sur elle.
Ainsi fait-elle encor
A l'entour de son corps
Même aux mois chauds
Chanter les flots.
Et ce n'est qu'en septembre
Que sous les branches d'or et d'ambre,
Sa nudité
Ne mire plus dans l'eau sa mobile clarté,
Mais c'est qu'alors sont revenues
Vers notre ciel les lourdes nues
Avec l'averse entre leurs plis
Et que déjà la brume
Du fond des prés et des taillis
S'exhume.
Pluie aux gouttes rondes et claires,
Bulles de joie et de lumière,
Le sinueux ruisseau gaiement vous fait accueil,
Car tout l'automne en deuil
Le jonche en vain de mousse et de feuilles tombées.
Son flot rechante au long des berges recourbées,
Parmi les prés, parmi les bois ;
Chaque caillou que le courant remue
Fait entendre sa voix menue
Comme autrefois ;
Et peut-être que Mélusine,
Quand la lune, à minuit, répand comme à foison
Sur les gazons
Ses perles fines,
S'éveille et lentement décroise ses pieds d'or,
Et, suivant que le flot anime sa cadence,
Danse encor
Et danse.
poem by Emile Verhaeren

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Ce que dit la bouche d'ombre (II)
Espérez ! espérez ! espérez, misérables !
Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
Pas d'enfer éternel !
Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles ;
Les bonnes actions sont les gonds invisibles
De la porte du ciel.
Le deuil est la vertu, le remords est le pôle
Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle ;
Quand, devant Jéhovah,
Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
A l'homme qui s'en va.
Les enfers se refont édens ; c'est là leur tâche.
Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.
Vivants, je vous le dis,
Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
D'augmenter sur vos fronts le ciel ; quiconque est juste
Travaille au paradis.
L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte !
Aimez-vous ! aimez-vous ! car c'est la chaleur sainte,
C'est le feu du vrai jour.
Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
La sublimation de l'être par la flamme,
De l'homme par l'amour !
Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,
L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine ;
Dieu, c'est le grand aimant ;
Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
Vers les immensités de l'aurore éternelle
Se tournent lentement.
Oh ! comme vont chanter toutes les harmonies,
Comme rayonneront dans les sphères bénies
Les faces de clarté,
Comme les firmaments se fondront en délires,
Comme tressailleront toutes les grandes lyres
De la sérénité,
Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,
Faisant évanouir en splendeurs les misères,
Changeant l'absinthe en miel,
Inondant de beauté la nuit diminuée,
Ainsi que le soleil tire à lui la nuée
Et l'emplit d'arcs-en-ciel,
Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,
Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres
Où le mal le pria,
Monter l'énormité bégayant des louanges,
Fera rentrer, parmi les univers archanges,
L'univers paria !
On verra palpiter les fanges éclairées,
Et briller les laideurs les plus désespérées
Au faîte le plus haut,
L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres
Luire, et se redresser, portant des épis d'astres,
La paille du cachot !
La clarté montera dans tout comme une sève ;
On verra rayonner au front du boeuf qui rêve
Le céleste croissant ;
Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre,
Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre
Un Job resplendissant !
O disparition de l'antique anathème !
La profondeur disant à la hauteur : Je t'aime !
O retour du banni !
Quel éblouissement au fond des cieux sublimes !
Quel surcroît de clarté que l'ombre des abîmes
S'écriant : Sois béni !
On verra le troupeau des hydres formidables
Sortir, monter du fond des brumes insondables
Et se transfîgurer ;
Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,
Dieu juste ! et par degrés devenant diaphanes,
Les monstres s'azurer !
Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,
Éperdus ! on verra des auréoles fondre
Les cornes de leur front ;
Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
Des rayons frissonnants semblables à des palmes ;
Les gueules baiseront !
Ils viendront ! ils viendront, tremblants, brisés d'extase,
Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase,
Mais pourtant sans effroi ;
On leur tendra les bras de la haute demeure,
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
Lui dira : C'est donc toi !
Et vers Dieu par la main il conduira ce frère !
Et, quand ils seront près des degrés de lumière
Par nous seuls aperçus,
Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'oeil flamboie
Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
Bélial de Jésus !
Tout sera dit. Le mal expirera ; les larmes
Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes ;
L'affreux gouffre inclément
Cessera d'être sourd, et bégaiera : Qu'entends-je ?
Les douleurs finiront dans toute l'ombre ; un ange
Criera : Commencement !
poem by Victor Hugo

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