Prologue du Roman de Rou

Pour remembrer des ancessours
Les faiz et les diz et les mours,
Doit l'on les livres et les gestes
Et les estoires lire as festes,
Les felonies des felons
Et les barnages des barons.
Pour ce firent bien et savoir
Et grant pris durent cil avoir
Qui escristrent premierement,
Et li autour plenierement
Qui firent livres et escriz
Des nobles faiz et des bons diz
Que li baron et li seignour
Firent de tens ancianour.
Tourné fussent en oubliance,
Se ne fust tant de remembrance
Que Il escriture nous fait
Qui les estoires nous retrait.

Mainte cité a ja esté,
Et mainte riche poesté,
Dont nous or rien ne seüssons
Se les escriz n'en eüssons.
De Thebes est grant reparlance,
Et Babiloine ot grant puissance,
Et Troie fu de grant podnee,
Et Ninive fu grant et lee:
Qui or ireit querant les places,
A peine trouvereit les traces.
Rois fu Nabugodonosor,
Une image fist faire d'or,
Soissante coutes de hautour
Et sis coutes ot de laour;
Qui or voudreit son cors veoir,
Ne trouvereit, al mien espoir,
Qui moustrer ne dire seüst
Ou os de lui ne poudre eüst.
Mais par les bons clers qui l'escristrent,
Qui les gestes es livres mistrent,
Savons nous du vieil tens parler
Et des oevres plusours conter.

Alixandre fu rois puissanz,
Douze regnes prist en douze anz,
Moult ot terres, moult ot avoir,
Et rois fu de moult grant pooir;
Mais cil conquez poi li valut:
Envenimez fu, si mourut.

Cesar, qui tant fist et tant pot,
Qui tout le mont conquist et ot,
Onques nuls hom, puis ne avant,
Mien escient ne conquist tant,
Puis fu ocis en traïson
El Capitoile, ce savom.

Cil dui vassal qui tant conquistrent,
Tant orent terres et tant pristrent,
Après la mort, de lor honour
N'ot chascun fors que sa longour.
Quel bien lor fait, que mieuz lor est
De lor pris et de lor conquest,
Ne mais tant que l'on va disant,
Si com l'on le treuve lisant,
Qu'Alixandre et Cesar furent?
Tant i a d'eus que lor nons durent,
Et si refussent oublié
S'il escrit n'eüssent esté.

Toute rien se tourne en declin,
Tout chiet, tout meurt, tout vait à fin;
Hom meurt, fer use, fust pourrist,
Tour font, mur chiet, rose flaistrist,
Cheval trebuche, drap vieillist,
Toute oevre faite o mains perist.
Bien entent et conois et sai
Que tuit mourront, et clerc et lai,
Et moult avra lor renomee
Apres lor mort courte duree,
Se par clerc nen est mise en livre:
Ne puet par et durer ne vivre...

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Victor Hugo

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,
Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !
Tant elle répandait d'amoureuses rosées
Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,
Car tu me regardais avec toute ton âme !
J'admirais la beauté dont ton front se revêt.
Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,
La tendre rêverie en ton coeur commencée
Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie
Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,
Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !
C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !
Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !
C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !
C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre
Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,
L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !
C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.
C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,
A versé la beauté, comme une coupe pleine,
Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.
C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.
La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :
Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,
Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,
Poussière que l'orgueil rapporte des combats,
Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,
Qui ronge tristement les écorces amères
Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,
Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,
Et toutes les chansons de cette douce lyre
Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;
Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,
Les âmes ont l'amour !

21 mai 1833

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Ha, que tu m'es cruelle

Ha, que tu m'es cruelle,
Que tu reconois mal
Pour t'estre trop fidelle
Tout ce que j'ay de mal !
O rebelle endurcie,
Quand devôt je te prie
Me donner un baiser
Pour rafraichir la flâme
Qui brusle dans mon ame,
Tu la viens rembraizer.

Tu trouves mille ruses
Pour ne venir au point :
Tu trouves mille excuses
Pour ne me baiser point :
Ou quelcun nous aguigne,
Ou ta soeur te fait signe,
Ou tu ois quelque bruit,
Ou tu me contreins dire
Mon amoureux martire,
Tandis le temps s'enfuit.

Tandis s'envole l'heure
Emportant le plaisir,
Mais l'ennuy me demeure
En mon bruslant desir.
Tandis que tu delayes,
De mille et mille playes
Amour navre mon coeur.
Ha tandis ha, Francine,
Dans ma chaude poitrine
S'empire ma langueur.

Francine, tu t'abuses,
Si croissant le desir,
Tu cuides par tes ruses
Croistre aussi le plaisir.
' Plus une soif est gloute
' Moins le breuvage on goute,
' Tant soit-il doucereux :
Fust-ce une malvoisie
Fust-ce, en si grande envie,
Un nectar savoureux.

Mais bien plus je m'abuse
De me douter en rien,
Que cette fine ruse
Tu faces pour mon bien.
Tu reçois trop de joye
De me voir pris en proye
Par l'oyseau Cupidon :
Tu te plais trop à rire
De me voir en martire
Te requerir pardon.

Mais puis qu'ainsi ta joye
Est en mon deplaisir,
Tout mon coeur je t'otroye,
Genne-le de desir :
Bien plustost que je n'aye
Ce confort de la playe
Qu'amour fait en mon coeur,
J'acheteray, farrouche,
Un baiser de ta bouche,
Pour la mesme langueur.

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Francine a si bonne grace

Francine a si bonne grace,
Elle a si belle la face,
Elle a les sourcis tant beaux,
Et dessous, deux beaux flambeaux,
De qui la clarté seréne
Tout heur ou m'oste ou m'améne.
La belle n'a rien de fiel,
Elle est tout sucre et tout miel,
Et l'aleine qu'elle tire
Rien que parfuns ne respire.
Son baiser delicieux
C'est un vray nectar des dieux :
Elle est tant propre et tant nette,
Elle est en tout si parfette,
Elle devise tant bien,
Elle ne se coupe en rien.
Ce n'est qu'amours et blandices,
Mignardises et delices :
Elle sçait pour m'enchanter
Si doucettement chanter,
Atrempant sa voix divine,
Les baisers de ma Meline
Et tout cela que Ronsard
A chanté de plus mignard.
Elle sçait les mignardises
Qu'elle a de nouvel aprises
De Tahureau tendrelét
Plus que vous mignardelét.
Elle sçait ces mignardises,
El'les a par coeur aprises,
Du chant en ravist les cieux,
Et, je croy, les feroit mieux.
Il n'est histoire ancienne
Dont elle ne se souvienne :
En amours il n'y a rien
Qu'elle ne sçache fort bien.
Nul ne fait plus d'estime
De quelque excellante rime,
Nulle ne voit mieux un vers
Quand il cloche de travers.
Qui choisiroit une amie
De graces mieux acomplie,
Quand si heureux il seroit
Qu'elle le contraimeroit ?
Toutefois tousjours Peruse
Envers moy tousjours l'acuse,
Et m'engarder il voudroit
D'aimer en si bon endroit.
Quoy ? S'il me vouloit reprendre,
Quoy ? S'il me vouloit deffendre,
(Mais en vain) d'aimer mes yeux,
Ou chose que j'aime mieux ?

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La Chronique Ascendante des Ducs de Normandie

Mil chent et soisante anz out de temps et d'espace
puiz que Dex en la Virge descendi par sa grace,
quant un clerc de Caen, qui out non Mestre Vace,
s'entremist de l'estoire de Rou et de s'estrasce,
qui conquist Normendie, qui qu'en poist ne qui place,
contre l'orgueil de France, qui encor les menasce,
que nostre roi Henri la congnoissë et sace.
Qui gaires n'a de rentes ne gaires n'en porcache ;
mez avarice a frait a largesce sa grace,
ne peut lez mainz ouvrir, plus sont gelez que glace, .
ne sai ou est reposte, ne truiz train ne trace;
qui ne soit losengier ne encort liu ne place,
a plusors i fait on la cue lovinace.
Ce ne fu mie el temps Virgile ne Orace
ne el temps Alixandre ne Cesar ne Estace,
lores avoit largesce vertu et efficace.
Du roi Henri voil faire ceste premiere page,
qui prist Alianor, dame de haut parage,
Dex doinst a ambedeuls de bien faire courage!
Ne me font mie rendre a la court le musage,
de dons et de pramesses chascun d' euls m' asouage ;
mez besoing vient souvent qui tost sigle et tost nage,
et souvent me fait meitre le denier et le gage.
France est Alienor et debonnaire et sage ;
roÿne fu de France en son premier aage,
Looÿs l' espousa qui out grant mariage;
en Jerusalem furent en lonc pelerinage,
assez y traist chescun travail et ahanage,
Quant reparriez s' en furent, par conseil du barnage
s' em parti la roÿne o riche parentage;
de cele departie n'out elle nul damage ;
a Poitiers s'en ala, son naturel manage,
n'i out plus prochain heir qu'el fu de son lignage.
Li roiz Henri la prist o riche mariage,
cil qui tint Engleterre et la terre marage
entre Espaingne et Escosce, de rivage en rivage ;
grant parole est de lui et de son vasselage,
des felons qu'il destraint comme oysel clos en cage ;
n' a baron en sa terre o si grant herbergage
qui ost le pais enfraindre em plein ne en boscage,
se il peut estre ataint, n'et des membres hontage,
ou qu'il n'i lest le cors ou l' ame en ostage.

La geste voil de Rou et dez Normanz conter,
lors faiz et lor proësce doi je bien recorder.
Les boisdies de France ne font mie a celer,
tout tens voudrent Franchoiz Normanz desheriter
et tout tens se penerent d' euls vaincre et d'els grever,
et quant Franceiz nes porent par force sormonter
par plusors tricheries lez soulent agraver ;
forslignié sont dont l' en souloit chanter,
faux sont et souduianz, nuz ne s'i doit fier;
d'avoir sont covoiteuz, n'en nes peut avonder,
de doner sont escars et demandent aver.
Es estoires peut on et es livres trover
qu' onques Francheiz ne voudrent as Normans foi porter,
ne por fiance faire ne por sur sainz jurer;
nepoureuc bien lez seullent lez Normanz refrener,
non pas par traïsons mez par granz cops donner.
Se lez Franceiz pooient lor pensez achever,
ja li roiz d'Engleterre n'avrait rienz decha mer,
a honte l'en feroient, s'il pooient, passer-
Au siege de Roem le cuiderent gaber;
s'il le peüssent prendre ou par force enz entrer
tout temps mez li feïssent par eschar reprover,
mez quant Henri y vint n'i ouserent ester
ne il n'i peüssent mie asseür sejorner.
Par nostre novel roi, qui roi ne peut regner,
cuiderent Normendie toute prendre ou gaster.
lez fiz mesconseillierent por le pere encombrer.
Donc voïssiez Henri par cez marches haster,
de l'une tere a l'autre et venir et aler,
trois jornees ou plus en un soul jour errer ;
ceu cuidoient sa gent que il deüst voler.
Ne puiz les chevaliers qu'il out prisons nombrer,
en aneaux et en buies les fist enchaiener
mez nes vout, tant fu noble, pendre ne dezmembrer.
Li baronz de la terre, mez je nes voil nombrer,
qui le fiz vers le pere firent deznaturer
et le pere et le fiz firent entremeller,
le pere pour le fiz voudrent deshonorer.
dez gaaings qu'il i firent ne se pourent vanter,
s' il vouloient lor pertes provoier et esmer,
jamez en lor aé nel porront restorer,
ne lor fiz ne lor filles nes porront estorer.
Lor vingnes et lor boiz fist li roiz estreper
et lor maisons ardoir et lor chasteaux gaster,
de lor gaaing ne poent fors lor honte monstrer ;
bien lor vient s'il lor poent par itant eschaper.
Laist Henri dez Franceiz le venir et l' aler,
par messages parrout, de loing les face ester;
mout li vont a engin, Dex l' en doinst bien garder,
tel envie ont de li qu'il nel poent amer,
volentiers le feroient le blanc el noir muer;
mez Henri est tant sage, tant puissant et tant ber,
tant a terres, tant viles, tant peut hommes mander,
Loeïs et les suenz peut il faire trembler.

Henri out assez teres, qui out Tors et Touroingne,
Anjou out et le Maingne de son droit patremoingne,
Normanz et Engleiz out de son droit matremoingne,
o la roÿne prist tout Petou et Gascoingne.
Li roiz donc je vous di est de bon testemoingne,
n'est mie perechoux d'aler en sa besoingne,
de l'escu pendre au col et de vestir la broine;
boiz aimë et rivieres quant il n'a d'et besoingne,
l'orguil des felons homs chastië et besoingne,
n'esparne de justice provoire ne chanoingne;
tel paiz font en .sa tere com en cloistre font moingne.

Henri estoit petiz quant la guerre li crut
du roi Estevenum, qui a grant tort li mut ;
Maheut l'empereïz, qui mere Henri fut,
en soustint maint travail, mainte foiz s'en dolut.
Au siege de Vincestre si grant bonté parut,
quarante jours i fut, Damedieu li ajut .
Onques jour asseür n'i menja ne ne but,
mil armez i mena, Dex, tante lance i fut .
N'i a si bon vassal qui de travail ne sut,
hons n'i peut autre ateindre qu'il net prenge ou ne tut.
Priz fu li quens Robert que Maheut secorut,
pour sa serour rescourre l'estor unge arestut,
et Maheut s'en ala tant com cheval corut;

dedenz Oxenefort troiz moiz et trois jours jut,
assise en un chastel, que issir ne l' en lut.
Par nuit s' en eschapa, que hons ne l' aperchut,
fors ceuls qui l' enmenerent, qu' a conduire l' estut,
n'i a si bon ami qui au partir salut ;
neif fut grant, mez geler souz la neif li valut,
un lincheul affluba, sez anemis dechut,
ad Walerigefort ou Brïens la rechut;
mout fu dolenz li roiz quant il ne l'aconsut.
Estiennes n'out onc paiz ne avoir ne la dut,
quer mal conseil creï et mal conseil li nut.
tant le destrainst li roiz que son droit recongnut,
du regne l'erita, qui a ceus moult crut
a qui la guerre plest et a qui la paiz plut,
diz et noef anz fu roiz, a cet terme morut,

Henri fu fiz Henri, fiz sa fille Mahaut,
empereïz de Romme, ne pout estre plus haut.
Cil fu roiz moult puissant, n'out voisin tant plus haut
que il ne li feïst, s'il veusist, prendre (a)saut,
n'esparna de justice ne bas homme ne haut ;
por amistié de dames out maint froit et maint chaut;
maint bon chastel ferma et prist maint par assaut,
abeïe(s) fist a Raduignes une qui bien vaut.
Grant deul fu de sa mort, mez as felons n'en chaut,
quer a euls nen est gaires qui vieinge ne qui aut;
trente sept anz fu roiz, preuf de demi en faut.

Henri fu fiz Guillaume qui plusour ont oï,
qui sainte eglise ama et mout i entendi-
Chevalier out en lui corajouz et hardi,
mez quant primes tint tere, diz anz ou plus, ce cul,
des baronz du païs li sont plusors failli,

serement et fiance trespassé et menti;
petit estoit et gemble, ne l'ont mie cheri,
n'ourent por lui garant ne manant ne mendi.
Au doziesme an qu'il tere maintint et mainborni
es plainz de Vallesdunes un estour envaï,
de Neel et d'Ernouf la terre deffendi,
deuz orgueilloux viscontes qui l'orent envaï.
Tant out li roiz de France et proié et servi
qu'il vint en sa besoingne et maint coup i feri;
un des Costentinoiz sus l' escu le feri,
de ceu dit l' en encore : de Costentin iessi
la lance qui le roi qui tint France abati.
Neel fu desconfit et Ernouf s' en fuï,
et li dus o sez genz lez fuianz parsuï,
en Ongne envoia maint ou il les embati.
Puiz prist Damfront par force, quinze moiz l'asailli,
troiz chasteaux fist dehors, mout s'en tint a honni
Martel, li quens d' Anjou, qui le chastel perdi,
la contree tenoit, onques puiz n'en joï.
Mout fu vaillant et prouz Guillaume donc je di,
la Mainne et le(z) Mans as Manseaux le toli,
la tour i fist de pierre qu'il tint pose et garni,
et l'orgueil as Bretons mainte foiz confondi.
Engleterre vainquit et lez Engleiz conqui;
ce fu et moiz d' outouvre au jour saint Calesti
que la bataille fu, la ou maint hom peri,
donc fu Guillaume roiz, grant honor recuilli ;
mil anz et soisante siz out de terme acompli
puiz que Dex de la Virge en Beleen nasqui,
quant li dus devint roiz et l'onor recuilli ;
la fist une abeïe ou il se combati.
Deuz autres abeïes a Caen establi,
la roÿne sa fame en une enseveli,
en l'autre giest son cors si com il le choisi ;
trente deuz anz fu duc et bien li eschaï,
et puiz fu rois et dus vingt un an et demi.
Par toute Normendie paiz et treues bani
du mecredi au jour duc'au main du lundi;
qui entretant prist un ne homme asaut bati
d' escumeniement en sentence chaï,
de noef livres fust envers l'evesque en merchi,
Li roiz au moriant sez terres departi;
a Robert son ainnez Normendie guerpie
et Guillaume le roiz d'Engleterre sessi,
ce estoit son conquest, si pout bien faire issi ;
Sez tresors donna touz au puisné fiz Henri,
et Henri out puiz tout qui puiz longues vesqui-
A Roen jut malade et a Roen feni,
a Caen l' emporterent si homme et si ami,
et moustier Saint Estienne ont le cors enfoï,
devant li maistre autel, Dex ait de lui merchi.

Li roiz Guillaume fu fiz Robert, un baron
du fieu de Normendie, moult par fu gentiz hon.
Ce fut tout le plus large dez Normanz, ce dit on,
a chescun quil servi rendi son guerredon,
lez lieprouz revestoit et donnoit garison,
noble fu et cortoiz et de noble fachon;
dez noblesces qu'il fist, si comme nous lison,
et du contenement qui iert en sa meson,
de chandele et de vin et d'autre livroison,
porroit un sage clerc fere une grant lechon.
Cerisié estora et mist relegion.
En Jerusalem fist peregrination
en langes et nus piez a grant devotion;
longue anz la grant erre ala querre pardon,
le sepulcre baisa et i fist s' oroison ;
puis fu ocis a Nice par envenimoison,
un gars l'envenima par conseil d'un felon
qui estoit sez parenz, si fu grant traïson.
Sept anz tint Normendie en sa subjecion,
et dan Richart son frere devant lui, ce savon.

Robert fu fiz Richart, qui lez moingnes ama,
povres et besoingnoux doucement conseilla,
as mendis vesteüres et a mengier donna.
vers seignor ne vers homme guerre ne commencha,
et se hons li fist tort son droit en porcacha,
qui mal fist a sez hommes, fierement les venja.
Religiouse gent maintint et gouverna,
Fescamp, une abeïe, crut moult et essaucha,
que si peres Richart premierement fonda ;
chagnoingnes i mist cil, mez il les en osta,
lez moignes qu'il i mist de Digon amena.
Ving et noef anz tint terre, au trentiesme fina.
Richart fu fiz Richart donc je vous dirai ja,
bien le porra congnoistre qui l'estoire luira ;
c'est Richart li premiers qui Gonnor espousa
et qui fu fiz Esprote donc mainte gent parla.
Cil n'out onques poour ne ne s'en porpensa ;
mainte merveille vit, maint fantosme trouva,
onques de nulle rienz son cuer ne s'ezfroia,
par nuit autresi tost comme par jour erra ;
boiz ama et rivieres et moult s'i delita,
si furent si fier tant com et pais dura,
Saint Oiem de Roem, ou il moult repaira,
et le Mont Saint Michiel richement estora
et Saint Vandrille en Cauz de sez terres fieufa ;
le moustier de Fescamp fist fere et compassa,
clers y mist pour servir, rentes y aseia,
puiz lez ourent li moingne quant la chose mua.
Les cors de Normendie a garder commanda,
n'estoit mie coustume, mez il le commencha,
ceu fist il pour un cors qu'en un moustier trouva.
Par nuit vint au moustier, ourer vout, enz entra,
li cors iert en la biere, li quens outre passa,
devant l'autel s'en vint ; endementiers qu'il ora
le cors bras estendit, en estant se drescha.
Quant li dus out ouré et il se regarda,
vit le cors grant et gros, deables ressembla,
et Richart trait l'espee si essaie si parla,
un coup li a donné et le cors tresbuscha,
donc issi du moustier, en palefroi monta;
la gent fist assembler, l'aventure montra,
puiz fist le cors garder et bani et rouva
que cors soul ne remainge par nuit se gent n'i a.
Cheveleüre out bloie, mez a rousor troubla.
Cinquante anz et troiz plus sa terre justisa,
emprés la mort son pere qui vallet le lessa.

Mout fu li quens tenus pour bon et pour leal,
mout ama sez baronz et sa gent natural ;
a lui firent Franchoiz mainte painne et maint mal,
mainte foiz le traïrent par haïngne mortal.
Richart fu prouz a pié et prouz fu a cheval,
mainte bataille fist et maint estour champal,
fier estoit et hardi en estour communal
comme sengler cachiez quant a donné estal ;
bien sont sez anemis tornez du mont au val,
en toute la lignie n'out un meillor vassal.
Primes mist a Fescamp ordre chaignonial,
mez sez fiz y fist puiz metre ordre monnial.
Terre tint cinquante anz et troiz plus par egal,
Dex crainst et ama, le pere esperital.

Richart li viex fu fiz Guillaume Longue Espee
que li Flamenz traïrent, ceu est chose provee,
en traïson l'occistrent, n'i a nulle celee ;
par conseil as Franchoiz fu la chose achevee,
mez ja nen iert par moi par son aroi blasmee,
de celle traïson fu grant la renommee.
Eu temps Guillaume fu Normendie doutee,
joie i out a planté et paiz asseüree,
puiz que li quens Rious fu hors de la contree,
que la gent et la pais avoit la gent troublee.
Fier fu et fort Guillaume et de ruiste ponee,
grant cors out et lonc bras, enforcheüre lee,
cheveleüre bloie auques rechercelee,
Jumeges, l'abeïe que Hastainz out gastee,
a de fieus et de rentes et d'avoir restoree ;
de Petou vindrent moingne que lor out amenee,
por Gerbout, se serour, qui la fu marïee.
Pope, mere Guillaume, de Baieues fu nee,
Vingt et cinq anz fu duc, moult out courte duree,
longuement en fu puiz Normendie effree,
Franchoiz lor firent faire mainte male jornee.

Guillaume fu fiz Rou, au bon conquereour,
au vassal, au hardi, au bon combateour
qui fist mainte bataille et souffri maint estour ;
du lignage le claimment et le chief et la flour.
Tant guerrea Franchoiz et tant lor fist poour
que il s'entracorderent, paiz pristrent et amour
le roi qu'il tenoit li fist si grant honour,
Gille, une soue fille li donna a oisor,
et toute Normendie et dedenz et entour.
Rou fu de grant noblece et de moult grant vallor
plusors de sez voisinz le tindrent pour seignor ;
trente anz tint Normendie en sa bonne vigor.

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Victor Hugo

Aux Feuillantines

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait: jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.

Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d'une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir ;
Je ne sais pas comment nous fimes pour l'avoir,
Mais je me souviens bien que c'était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire!

Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux
Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

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Ode: Si en un lieu solitaire

Si en un lieu solitaire
Les ennuis me font retraire
Pour me plaindre tout seulet,
Si je cherche les montagnes,
Ou des plus vertes campagnes
Le murmurant ruisselet;

Lors ces choses tant secrètes,
Bien qu'aux autres soient muettes,
Me voyant en tel émoi,
Toutes d'un chant pitoyable
Mais, hélas ! peu secourable,
Gémissent aveque moi.

En quelque part que je tourne,
Toujours le deuil y séjourne;
Le cours même du ruisseau
S'enfle aux pleurs de ma complainte;
Sa fleur tombante à ma plainte
Y pleure maint arbrisseau.

Les poissons viennent en tourbe;
Le plus fort chêne se courbe
Au son de mes piteux cris;
Et le Satyre folâtre
Tout coi délaisse à sébattre
Pour déplorer mes écrits.

Je vois l'oiseau qui se penche
Tout pensif dessus la branche,
Puis en douloureux accents
Dégoise en son doux ramage,
Qui au plus félon courage
Pourrait chatouiller les sens.

Je vois le troupeau champêtre,
Qui oublie à se repaître
Pour entendre ma chanson;
J'entr'ois les cavernes basses,
Par leurs voix rauques et lasses,
Lamenter mon triste son.

Mais que me sert faire entendre
Mon chant pitoyable et tendre,
Si une, hélas ! n'en croit rien,
Que sur toute autre j'admire,
Et que seule je désire
Se convertir à mon bien ?

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L'Amour qui me tourmente

L'Amour qui me tourmente
Je trouve si plaisant
Que tant plus il s'augmente
Moins j'en veux estre exemt :
Bien que jamais le somme
Ne me ferme les yeux,
Plus amour me consomme
Moins il m'est ennuyeux.

Toute la nuit je veille
Sans cligner au sommeil,
Remembrant la merveille
Qui me tient en éveil,
Me representant celle
Que je voy tout le jour,
De qui l'image belle
Travaille mon sejour.

Toute nuit son image
Se montre devant moy :
Le trait de son visage
Tout tel qu'il est je voy :
Je voy sa belle bouche,
Et je voy son beau sein,
Ses beaux tetins je touche,
Et je baise sa main.

Le jour si ma Maistresse
Favorable m'a ris,
Il faut que j'en repesse
Toute nuit mes espris.
Si d'une oeillade gaye
Elle m'a fait faveur,
La nuit sa douce playe
Me chatouille le coeur.

S'elle égaye la place
De son bal gracieux,
Toute la nuit sa grace
Recourt devant mes yeux :
Si en douce merveille
J'ay ouy sa chanson,
Toute nuit en l'oreille
J'en regoute le son.

O heureuse ma vie
De jouïr d'un tel heur !
Non, non, je n'ay envie
D'avoir d'un dieu l'honneur,
Puis qu'à souhet je passe
Et la nuit et le jour,
Recueillant tant de grace
Du tourment de l'amour.

poem by Jean Antoine de BaifReport problemRelated quotes
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Vien ça, vien friandelette

Vien ça, vien friandelette,
Vien qu'en esbas amoureux
Ce beau printemps vigoureux,
Ma belle Francinelette,
Nous passions libres de soin,
' Loin des peines importunes,
' Qui volontiers ne sont loin
' Des plus hautaines fortunes.

Il n'est rien, qui ne convie
A suyvre la gayeté,
A toute joliveté,
A toute joieuse vie.
Il n'est rien qui à l'amour
Par exemple ne nous somme :
Il ne faut perdre un seul jour,
Qu'en amour on ne consomme.

Voy, le ciel rit à la terre
Serenant l'air d'un beau jour :
Voy, la terre fait l'amour
Au ciel, et de soy desserre
De son tresor le plus beau,
Pour doire de son nossage
Etalant le renouveau
De son odoureux fleurage.

Les fruitiers de fleurs blanchissent,
Les prés se peignent de fleurs,
Et de flairantes odeurs
Tout l'air embamé remplissent.
Oy les bruyans ruisselets,
Qui clair-coulans trepignotent,
Oy les chantres oyselets,
Qui doucetement gringotent.

Voy, les oyseaux s'aparient,
Et du nectar amoureux
Enyvrez (les bien heureux)
Leurs amours dans les bois bruyent.
Voy sur cet arbre à desir
Ces tourtourelles mignardes
Sous un frissoneux plaisir
S'entrebaisoter tremblardes.

Voy (tant leur amour est forte)
Comme se voulans mesler
El' se tachent engouler,
Tachans se faire en la sorte
De deux une seulement.
Voy comme d'un doux murmure
El' se flatent doucement
Parmy si douce engoulure.

Voy, Francine, voy, mignarde,
Ces vignes qui les ormeaux
Lassent de pampreux rameaux.
Voy m'amie, voy, regarde
Le lierre surrampant
Qui de sa tortisse chaisne
Embrasse alentour grimpant
Le tige aymé de ce chesne.

Quoy ? mignonne, toute chose
D'amour les dons sentira,
Toute chose en jouïra,
Et nostre amour se repose ?
Quoy ? folle, devant nos yeux
Verrons-nous que tout s'ébate,
Sans que leur jeu gracieux
A mesme plaisir nous flate ?

Qu'à plaisir tout se delie
Devant nos yeux, et que nous
Voyant leur plaisir tant doux
Crevions de jalouse envie,
Sans qu'employer nous osions
Le temps que la mort nous lesse,
Oysifs, sans que nous usions
Des dons de nostre jeunesse ?

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Or Voy-Je Bien Qu'il Faut Vivre En Servage

Or voy-je bien qu'il faut vivre en servage,
A dieu ma liberté:
Dans les liens de l'amoureux cordage
Je demeure arresté.
J'ay conoissance
De la puissance
D'une maistresse,
Qu'Amour adresse.
Ô combien peut sur nous une beauté!

J'ay veu le temps que l'on me disoit: Garde
Amour te punira;
Tu ris de luy, tu ris, mais quoy qu'il tarde
De toy il se rira.
Je leur disoye:
Devant que soye
De la sagette
Qu'aux coeurs il jette
Atteint au coeur, le monde finira.

Mais qu'ay-je fait de ma fiere arrogance?
Où est ce brave coeur?
Je conoy tard ma fole outrecuidance,
Amour, en ta rigueur.
Je le confesse,
Une maistresse
Belle et bien-née
Tu m'as donnée:
Je suis vaincu, et tu es le vainqueur.

Et quel effort ay-je oublié de faire,
Pour rompre ta prison?
Et quel remede à mon grand mal contraire
Pour avoir guerison?
Mais toute peine
M'a esté vaine.
Il n'est plus heure
Qu'on me sequeure:
Trop a gagné dedans moy la poison.

J'ay bien voulu moy-mesme me contreindre
De Francine haïr.
(Pardon Francine: et mon mal n'en est moindre,
Et je veu t'obeïr)
Où que la visse,
De vertu vice
J'ay voulu faire
Pour m'en distraire;
Mais c'est en vain qu'amour je veu fuir.

Mesme cuidant (ô cuider execrable!)
Mon tourment alleger,
J'ay bien osé par un vers difamable
La vouloir outrager.
Mais mon martyre
M'a fait dedire.
' La vraye plainte
' Plus que la feinte
' Peut de l'amour la peine soulager.

Vous jeunes gens, qu'Amour des-ja menace,
Fuiez ce faus archer,
Fuiez son arc, courez de place en place,
Ne vous laissez toucher.
' Puis que la fleche
' A fait sa breche,
' C'est grand'sotise
' Si l'on s'avise
' Après le coup du tireur n'aprocher.

Heureux celuy que d'autruy le dommage
' A fait bien avisé:
Si j'eusse peu de bonne heure estre sage
Devant qu'il eust visé,
Plus sain je fusse,
De luy je n'usse
Paravanture
Ce que j'endure:
Je ne languisse ainsi martyrisé!

Bien que mon mal me cause un grand martyre
En cruelle rigueur,
Heureux vrayment de l'avoir me puis dire
Pour si grande valeur.
Je reçoy gloire
De sa victoire:
' L'honneur surmonte
' La foible honte
' S'on est vaincu par un brave vainqueur.

Puis que mon mal est si grand qu'il refuse
L'espoir de guerison,
Je feray bien, si doucement j'abuse
L'effét de sa poison.
' L'acoutumance
' Donne alegeance,
' Quand on suporte
' De vertu forte
' Ce qui ne peut s'amander par raison.

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Guillaume Apollinaire

Un soir d'été

Le Rhin
Qui coule
Un train
Qui roule

Des nixes blanches
Sont en prière
Dans la bruyère

Toutes les filles
À la fontaine
J'ai tant de peine

J'ai tant d'amour
Dit la plus belle
Qu'il soit fidèle

Et moi je l'aime
Dit sa marraine
J'ai la migraine

À la fontaine
J'ai tant de haine

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Victor Hugo

Amour secret

Ô toi d'où me vient ma pensée,
Sois fière devant le Seigneur !
Relève ta tête abaissée,
Ô toi d'où me vient mon bonheur !

Quand je traverse cette lieue
Qui nous sépare, au sein des nuits,
Ta patrie étoilée et bleue
Rayonne à mes yeux éblouis.

C'est l'heure où cent lampes en flammes
Brillent aux célestes plafonds ;
L'heure où les astres et les âmes
Échangent des regards profonds.

Je sonde alors ta destinée,
Je songe à toi, qui viens des cieux,
A toi, grande âme emprisonnée,
A toi, grand coeur mystérieux !

Noble femme, reine asservie,
Je rêve à ce sort envieux
Qui met tant d'ombre dans ta vie,
Tant de lumière dans tes yeux

Moi, je te connais tout entière
Et je te contemple à genoux ;
Mais autour de tant de lumière
Pourquoi tant d'ombre, ô sort jaloux ?

Dieu lui donna tout, hors l'aumône
Qu'il fait à tous dans sa bonté ;
Le ciel qui lui devait un trône
Lui refusa la liberté.

Oui, ton aile, que le bocage,
Que l'air joyeux réclame en vain,
Se brise aux barreaux d'une cage,
Pauvre grande âme, oiseau divin !

Bel ange, un joug te tient captive,
Cent préjugés sont ta prison,
Et ton attitude pensive,
Hélas, attriste ta maison.

Tu te sens prise par le monde
Qui t'épie, injuste et mauvais.
Dans ton amertume profonde
Souvent tu dis : si je pouvais !

Mais l'amour en secret te donne
Ce qu'il a de pur et de beau,
Et son invisible couronne,
Et son invisible flambeau !

Flambeau qui se cache à l'envie,
Qui luit, splendide et clandestin,
Et qui n'éclaire de la vie
Que l'intérieur du destin.

L'amour te donne, ô douce femme,
Ces plaisirs où rien n'est amer,
Et ces regards où toute l'âme
Apparaît dans un seul éclair,

Et le sourire, et la caresse,
L'entretien furtif et charmant,
Et la mélancolique ivresse
D'un ineffable épanchement,

Et les traits chéris d'un visage,
Ombre qu'on aime et qui vous suit,
Qu'on voit le jour dans le nuage,
Qu'on voit dans le rêve la nuit,

Et les extases solitaires,
Quand tous deux nous nous asseyons
Sous les rameaux pleins de mystères
Au fond des bois pleins de rayons ;

Purs transports que la foule ignore,
Et qui font qu'on a d'heureux jours
Tant qu'on peut espérer encore
Ce dont on se souvient toujours.

Va, sèche ton bel oeil qui pleure,
Ton sort n'est pas déshérité.
Ta part est encor la meilleure,
Ne te plains pas, ô ma beauté !

Ce qui manque est bien peu de chose
Quand on est au printemps vermeil,
Et quand on vit comme la rose
De parfums, d'ombre et de soleil.

Laisse donc, ô ma douce muse,
Sans le regretter un seul jour,
Ce que le destin te refuse
Pour ce que te donne l'amour !

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Trop tard

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,
Sans raisonnable loi ni prévoyant génie ?
Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie
Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard ?

Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,
Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie !
Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,
Tant de rayons qui tous m'arriveront trop tard !

Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,
Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,
A quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux ?

A quoi m'aura servi ma main hors de la sienne ?
Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne ?
Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux ?

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Et qu'importent et les pourquoi et les raisons

Et qu'importent et les pourquoi et les raisons
Et qui nous fûmes et qui nous sommes :
Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.

Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.

Je te sens claire, avant de te comprendre telle ;
Et c'est ma joie, infiniment,
De m'éprouver si doucement aimant
Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.

Soyons simples et bons - et que le jour
Nous soit tendresse et lumière servies,
Et laissons dire que la vie
N'est point faite pour un pareil amour.

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Aux poètes futurs

Poètes à venir, qui saurez tant de choses,
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,
Portant plus loin que nous un plus large flambeau
Sur les suprêmes fins et les premières causes ;

Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,
Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau ;
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau
De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours
Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,
Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds ;

Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,
Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours
Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes.

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Aux Poètes Futurs

POÈTES à venir, qui saurez tant de choses,
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,
Portant plus loin que nous un plus large flambeau
Sur les suprêmes fins et les premières causes;
Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,
Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau;
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau
De notre œuvre enfouie avec nos lèvres closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours
Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,
Pour des cœurs anxieux que ce bruit rendait sourds;
Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,
Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours
Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes.

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Enfantillage

Madame, vous étiez petite,
J'avais douze ans ;
Vous oubliez vos courtisans
Bien vite !

Je ne voyais que vous au jeu
Parmi les autres ;
Mes doigts frôlaient parfois les vôtres
Un peu...

Comme à la première visite
Faite au rosier,
Le papillon sans appuyer
Palpite,

Et de feuille en feuille, hésitant,
S'approche, et n'ose
Monter droit au miel que la rose
Lui tend,

Tremblant de ses premières fièvres,
Mon coeur n'osait
Voler droit, des doigts qu'il baisait,
Aux lèvres.

Je sentais en moi, tour à tour,
Plaisir et peine,
Un mélange d'aise et de gêne :
L'amour.

L'amour à douze ans ! Oui, madame,
Et vous aussi,
N'aviez-vous pas quelque souci
De femme ?

Vous faisiez beaucoup d'embarras,
Très occupée
De votre robe, une poupée
Au bras.

Si j'adorais, trop tôt poète,
Vos petits pieds,
Trop tôt belle, vous me courbiez
La tête.

Nous menâmes si bien, un soir,
Le badinage,
Que nous nous mîmes en ménage,
Pour voir.

Vous parliez de bijoux de noces,
Moi du serment,
Car nous étions différemment
Précoces.

On fit la dînette, on dansa ;
Vous prétendîtes
Qu'il n'est noces proprement dites
Sans ça.

Vous goûtiez la plaisanterie
Tant que bientôt
J'osai vous appeler tout haut :
Chérie,

Et je vous ai (car je rêvais)
Baisé la joue ;
Depuis ce soir-là je ne joue
Jamais.

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Sitôt que nos bouches se touchent

Sitôt que nos bouches se touchent,
Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
Et qui s'unissent en nous-mêmes ;

Nous nous sentons le coeur si divinement frais
Et si renouvelé par leur lumière
Première
Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.

La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
Qui se mûrit et se féconde,
Innombrable, sur nos routes d'en bas ;
Comme là-haut, par tas,
Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.

L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
Tout nous éclaire et nous paraît flambeau
Nos simples mots ont un sens si beau
Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.

Nous sommes les victorieux sublimes
Qui conquérons l'éternité
Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
Et notre amour nous semble avoir toujours été.

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Celui de la fatigue

Ce soir, l'homme de la fatigue
A regarder s'illimiter la mer,
Sous le règne du vent despote et des éclairs,
Les bras tombants, là-bas, s'est assis sur ma digue.

Le vêtement des plus beaux rêves,
L'orgueil des humaines sciences brèves,
L'ardeur, sans plus aucun sursaut de sève,
Tombaient, en loques, sur son corps :
Cet homme était vêtu de siècles morts.

Il n'était plus la vie,
Il n'était point encor la mort ;
Il était la fatigue inassouvie.

Il avait vu brûler d'étranges pierres,
Jadis, dans les brasiers de la pensée :
Les feux avaient léché les cils de ses paupières
Et son ardeur s'était cassée
Sur l'escalier tournant de l'infini.
Sa tête avait nourri toutes les gloses.
Il traînait après lui une aile grandiose
- Ridicule - dont les pennes tombaient ;
Des nuages vitreux le surplombaient,
Mais néanmoins une chimère dernière
Allumait d'or son casque et sa bannière.

Lassé du bien, lassé du mal, lassé de tout
Il maintenait debout
Encore, un dernier voeu, sous l'assaut des contraires :
Ayant tant vu sombrer de choses nécessaires,
Qui se heurtaient pour leur rapide vérité,
Lui, qui se souvenait d'être et d'avoir été,
Qui ne pouvait mourir et qui ne pouvait vivre,
Osait aimer pourtant sa lassitude à suivre,
Entre les oui battus de non, son chemin, seul.

De tout penseur ardent, il se sentait l'aïeul.
Le sol du monde était pourri de tant d'époques
Et le soleil était si vieux !
Et tant de poings futilement victorieux
N'avaient volé au ciel que des foudres baroques.
Et c'est décidément : ' Misère ! ' à toute éternité
Qu'à travers sa planète et vers ses astres
La tête pâle et sanglante de ses désastres,
Pendant mille et mille ans criera l'humanité.

Certes, mais se blottir en la rare sagesse,
D'où rien ne transparaît que le savoir
Et la culture et la discipline de sa faiblesse ;
Entr'accorder la haine et le désir ; vouloir,
A chaque heure, violenter sa maladie ;
L'aimer et la maudire et la sentir

Chaude comme un foyer mal éteint d'incendie,
Se déployer sa peine et s'en vêtir ;
Avoir, de ses malheurs mêmes, l'orgueil ;
Aimer enfin celui qui, dans les villes, passe
Et qui s'assied, en souriant devant le seuil
Du temple, où vont prier les hommes de sa race.

Et puis le proclamer, mais n'ériger l'espoir
Que pour, sournoisement, l'abattre avec sa haine ;
Contrarier l'aurore avec le soir ;
Torturer le présent avec l'heure prochaine ;
Trouver de la douceur en son angoisse, lasse
De n'avoir plus la peur de la menace ;
N'éclairer pas d'un trop grand feu
L'énigme à deviner par delà les nuages,
Qui fit songer les sages
Qu'un Dieu connu n'est plus un Dieu.

Ce soir, l'homme de la fatigue,
Tout lentement, a soulevé,
Comme un trésor désencavé,
Aux bords du fleuve, où mon âme navigue,
La science de la fatigue.

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Que Ca Ne Finisse Jamais

Jamais, jamais, j'voulais que ca n'finisse jamais
Je laisse passer un peu de temps
J'oublie mes sentiments
Mais je sais que je t'attends
Je laisse glisser tout doucement
L'amour, mais je me mens
Je crois que je fais semblant
Oh, je laisse coler tant de rivieres
De tames ou je mes perds
Des mots ou je t'espere
Oh, ou oh, je lasse s'evnoler mes regrets
Je crois que je voulais
Que ca n'finisse jamais
Jamais, c'est vrai
J'voulais que ca n'finisse jamais je laisse se poser sur mes peines
Les mots d'amour qui trainet
Avant que tu ne tes reprennes
Je me laisse meme un peu de repit
Pour vivre d'autres vies
Ca n'est pas sur que j'oublie
Oh. je laisse couler tant de rivieres
De larmes ou je me perds
De mots ou je t'espere
Oh, ou oh, je laisse s'envoler mes regrets
Je crois que tu voulais
Que ca n'finisse jamais
Jamais, c'est vrai
J'voulais que ca n'finisse jamais
Je veux garder, regarder encore un peu
J'laisee couler tant de rivieres
De larmes ou je me perds
De mots ou je t'espere
Oh, ou, oh je laisse s'envoler mes regrets
Je crois que tu voulais
Que ca n'finisse jamais
Jamais, jamais, j'voulais
Que ca n'finisse jamais
Oh, ou oh, je laisse s'envoler mes regrets
Je crois je voulais
Que ca n'finisse jamais
Jamais

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Un rendez-vous

Dans ce nid furtif où nous sommes,
Ô ma chère âme, seuls tous deux,
Qu'il est bon d'oublier les hommes,
Si près d'eux !

Pour ralentir l'heure fuyante,
Pour la goûter, il ne faut pas
Une félicité bruyante ;
Parlons bas.

Craignons de la hâter d'un geste,
D'un mot, d'un souffle seulement,
D'en perdre, tant elle est céleste,
Un moment.

Afin de la sentir bien nôtre,
Afin de la bien ménager,
Serrons-nous tout près l'un de l'autre
Sans bouger ;

Sans même lever la paupière :
Imitons le chaste repos
De ces vieux châtelains de pierre
Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées,
Immobiles et tout vêtus,
Loin de leurs âmes envolées
Se sont tus ;

Dans une alliance plus haute
Que les terrestres unions,
Gravement comme eux côte à côte,
Sommeillons.

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