La plaine (I)

Je veux mener tes yeux en lent pèlerinage
Vers ces loins de souffrance, hélas ! où depuis quand,
Depuis quels jours d'antan, mon coeur fait hivernage !

C'est mon pays d'immensément,
Où ne croît rien que du néant,
Battu de pluie et de grand vent.

C'est mon pays de long linceul.
Mes rivières y font de lents serpents
D'eau jaune à travers de grands pans
De terrains planes et rampants.

C'est mon pays sans un seul pli, un seul,
C'est mon pays de grand linceul.

Quelques rares hérons, au bord de marais faux,
Quelques pauvres hérons, dans leur bec en ciseaux,
Tordent, au soir tombant, des vers et des crapauds.

Et quelques vols parfois de corneilles lointaines
Avec de grands haillons d'ailes, grincent des haines
Aux quatre coins des longues plaines.

C'est mon pays d'immensément,
Où mon vieux cœur morne et dément,
Battu de pluie et de grand vent,
Comme un limon, moisit dormant.

Mes villages au clair - depuis quel temps ? -
Et mes cloches vers les vaisseaux partants
Et mes vergues et mes mâts exaltants
Ils sont au fond - depuis quel temps ? -
D'estuaires de plomb et de bas-fonds d'étangs ?

Mes villages d'enfance et de fierté,
Mes villages de joie et de tours de fierté,
Ils ont sombré - depuis quels soirs ? -
D'équinoxes de cuivre en des cieux noirs ?

C'est non pays d'immensément
Où ne croît rien que du néant
Battu de pluie et de grand vent.

La toujours uniformité des jours
Rabaisse en moi le moindre effort
Levé, soit vers la vie ou vers la mort.

Ne plus même crier - mais croupir là toujours
Comme un cadavre en or de proue
En de la vase et de la boue ;
Ne plus même sentir cette douleur
Héroïque de son malheur ;
Rien - que la main de sa rancoeur,
Etendre un aujourd'hui de coeur
Morne, vers un demain qui sera morne aussi,
Le même qu'hier - et qui toujours comme aujourd'hui
Étendra morne et morne encore
Le lendemain vers l'autre aurore.

C'est mon pays d'immensément,
Où ne croît rien que du néant,
Battu de pluie et de grand vent,
Autour de quoi tournent l'ennui de fer
Et les mécaniques des nuits d'hiver.
Et les bâillements des astres et les cieux noirs
En deuil de tant de soirs
Depuis des tas d'années
D'habitudes agglutinées.

Et serais-je toujours l'enseveli
De ces landes d'immense oubli ?
Celui pour qui ces vols de haines
Aux quatre coins des longues plaines,
Grincent depuis quels temps, leurs cris toujours les mêmes ?
Celui dont les hérons, la nuit,
Dont les maigres hérons, droit sur la dune,
Avalent, aux minuits de lune,
Immensément, les vers et les bêtes d'ennui.

Et maintenant tes yeux savent ces loins de plage
Où mon si morne coeur, hélas ! - et depuis quand ? -
Depuis quels jours d'antan fait hivernage.

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Les tours au bord de la mer

Veuves debout au long des mers,
Les tours de Lisweghe et de Furnes
Pleurent, aux vents des vieux hivers
Et des automnes taciturnes.

Elles règnent sur le pays,
Depuis quels jours, depuis quels âges,
Depuis quels temps évanouis
Avec les brumes de leurs plages ?

Jadis, on allumait des feux
Sur leur sommet, dans le soir sombre ;
Et le marin fixait ses yeux
Vers ce flambeau tendu par l'ombre.

Quand la guerre battait l'Escaut
De son tumulte militaire,
Les tours semblaient darder là-haut,
La rage en flamme de la terre.

Quand on tuait de ferme en bouge,
Pêle-mêle vieux et petits,
Les tours jetaient leurs gestes rouges
En suppliques, vers l'infini.

Depuis,
La guerre,
Au bruit roulant de ses tonnerres,
Crispe, sous d'autres cieux, son poing ensanglanté ;
Et d'autres blocs et d'autres phares,
Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres,
Jettent, vers d'autres flots, de plus nettes clartés.

Mais vous êtes, quand même
Debout encor, au long des mers,
Debout, dans l'ombre et dans l'hiver,
Sans couronne, sans diadème,
Sans feux épars sur vos fronts lourds;
Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,
Oh ! vous, les tours, les tours gigantesques, les tours
De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.

Sur les villes et les hameaux flamands,
Au-dessus des maisons vieilles et basses,
Vous carrez votre masse,
Tragiquement ;
Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves,
A voir votre grandeur et votre deuil,
Sentent toujours, comme un afflux d'orgueil,
Battre leur rêve :
Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout
D'être jaillis du même sol que vous.

Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts,
Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ;
Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,
Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort ;
Pays de labours verts autour de blancs villages ;
Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;
Pays de patiente et sourde volonté ;
Pays de fête rouge ou de pâle silence ;
Clos de tranquillité ou champs de violence,
Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours,
Comme en un cri géant vers l'inconnu des jours !
Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
Renferme un peu de ta douleur héréditaire
Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;
Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre :
Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,
Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.

O que mon coeur toujours reste avec vous d'accord !
Qu'il puise en vous l'orgueil et la fermeté haute,
Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs
Que brûle le soleil, à l'autre bout des mers,
Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes,
Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé,
Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez
Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes !

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Il fait novembre en mon âme

Rayures d'eau, longues feuilles couleur de brique,
Par mes plaines d'éternité comme il en tombe !
Et de la pluie et de la pluie - et la réplique
D'un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe
Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.

- Il fait novembre en mon âme -
Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe !

Par mes plaines d'éternité, la pluie
Goutte à goutte, depuis quel temps, s'ennuie,
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est le vent du Nord qui clame
Comme une bête dans mon âme.

Feuilles couleur de lie et de douleur,
Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ;
Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs,
Comme il en tombe sur mon coeur !

Avec des loques de nuages,
Sur son pauvre oeil d'aveugle
S'est enfoncé, dans l'ouragan qui meugle,
Le vieux soleil aveugle.

- Il fait novembre en mon âme -

Quelques osiers en des mares de limon veule
Et des cormorans d'encre en du brouillard,
Et puis leur cri qui s'entête, leur morne cri
Monotone, vers l'infini !

- Il fait novembre en mon âme -

Une barque pourrit dans l'eau,
Et l'eau, elle est d'acier, comme un couteau,
Et des saules vides flottent, à la dérive,
Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.

- Il fait novembre en mon âme -

Il fait novembre et le vent brame
Et c'est la pluie, à l'infini,
Et des nuages en voyages
Par les tournants au loin de mes parages
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est ma bête à moi qui clame,
Immortelle, dans mon âme !

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Sonnet

Par les pays des soirs, au nord de ma tristesse,
Mous d'automne, le vent se pleure en de la pluie
Et m'angoisse soudain d'une nuée enfuie,
Avec un geste au loin d'âpre scélératesse.

Est-ce la mort qu'annoncerait la prophétesse,
Au fond de ce grand ciel d'octobre où je m'ennuie
- Depuis quel temps ? - à suivre un vol d'oiseaux de suie
Tourner dans l'infini leur si même vitesse ?

Attendre et craindre d'être ! Et voir, en attendant
Toujours le même rêve, en l'air moite et fondant,
Avec ces cormorans de deuil curver des lignes,

Le soir, quand le pêcheur lassé de la douleur,
Celui dont la nuée interprète les signes,
Pêche de la rancune en les bas-fonds du coeur.

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Les plaines

Sous la tristesse et l'angoisse des cieux
Les lieues
S'en vont autour des plaines ;
Sous les cieux bas
Dont les nuages traînent
Immensément, les lieues
Se succèdent, là-bas.

Droites sur des chaumes, les tours ;
Et des gens las, par tas,
Qui vont de bourg en bourg:
Les gens vaguants
Comme la route, ils ont cent ans ;
Ils vont de plaine en plaine,
Depuis toujours, à travers temps.
Les précèdent ou bien les suivent
Les charrettes dont les convois dérivent
Vers les hameaux et les venelles,
Les charrettes perpétuelles,
Grinçant le lamentable cri,
Le jour, la nuit,
De leurs essieux vers l'infini.
C'est la plaine, la plaine.
Immensément, à perdre haleine.

De pauvres clos ourlés de haies
Ecartèlent leur sol couvert de plaies ;
De pauvres clos, de pauvres fermes,
Les portes lâches
Et les chaumes, comme des bâches,
Que le vent troue à coups de hache.
Aux alentours, ni trèfle vert, ni luzerne rougie,
Ni lin, ni blé, ni frondaisons, ni germes ;
Depuis longtemps, l'arbre, par la foudre cassé,
Monte, devant le seuil usé,
Comme un malheur en effigie.

C'est la plaine, la plaine blême,
Interminablement, toujours la même.

Par au-dessus, souvent,
Rage si fort le vent
Que l'on dirait le ciel fendu
Aux coups de boxe
De l'équinoxe.
Novembre hurle, ainsi qu'un loup
Au coin des bois, par le soir fou.
Les ramilles et les feuilles gelées
Passent giflées
Sur les mares, dans les allées ;
Et les grands bras des Christs funèbres,
Aux carrefours, dans les ténèbres,
Semblent grandir et tout à coup partir,
En cris de peur, vers le soleil perdu.
C'est la plaine, la plaine
Où ne vague que crainte et peine.

Les rivières stagnent ou sont taries,
Les flots n'arrivent plus jusqu'aux prairies,
Les énormes digues de tourbe,
Inutiles, tracent leur courbe ;
Comme le sol, les eaux sont mortes ;
Parmi les îles, en escortes
Vers la mer, où les anses encor se mirent,
Les haches et les marteaux voraces
Dépècent les carcasses
Lamentables des vieux navires.

C'est la plaine, la plaine
Sinistrement, à perdre haleine,
C'est la plaine et sa démence
Que sillonnent des vols immenses
De cormorans criant la mort
A travers l'ombre et la brume des Nords ;
C'est la plaine, la plaine
Mate et longue comme la haine,
La plaine et le pays sans fin
Où le soleil est blanc comme la faim,
Où pourrit aux tournants du fleuve solitaire,
Dans la vase, le coeur antique de la terre.

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La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s'étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d'enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L'eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu'ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s'encombrent,
Et c'est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie - et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s'effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l'hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Eternelle et torpide !

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Le passeur d'eau

Le passeur d'eau, les mains aux rames,
A contre flot, depuis longtemps,
Luttait, un roseau vert entre les dents.

Mais celle hélas! Qui le hélait
Au delà des vagues, là-bas,
Toujours plus loin, par au delà des vagues,
Parmi les brumes reculait.

Les fenêtres, avec leurs yeux,
Et le cadran des tours, sur le rivage
Le regardaient peiner et s'acharner
De tout son corps ployé en deux
Sur les vagues sauvages.

Une rame soudain cassa
Que le courant chassa,
A flots rapides, vers la mer.

Celle là-bas qui le hélait
Dans les brumes et dans le vent, semblait
Tordre plus follement les bras,
Vers celui qui n'approchait pas.

Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
Se prit à travailler si fort
Que tout son corps craqua d'efforts
Et que son coeur trembla de fièvre et d'épouvante.

D'un coup brusque, le gouvernail cassa
Et le courant chassa
Ce haillon morne, vers la mer.

Les fenêtres, sur le rivage,
Comme des yeux grands et fiévreux
Et les cadrans des tours, ces veuves
Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
Suivaient, obstinément,
Cet homme fou, en son entêtement
A prolonger son fol voyage.

Celle là-bas qui le hélait,
Dans les brumes, hurlait, hurlait,
La tête effrayamment tendue
Vers l'inconnu de l'étendue.

Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
Planté dans la tempête blême
Avec l'unique rame, entre ses mains,
Battait les flots, mordait les flots quand même.
Ses vieux regards d'illuminé
Fouillaient l'espace halluciné
D'où lui venait toujours la voix
Lamentable, sous les cieux froids.

La rame dernière cassa,
Que le courant chassa
Comme une paille, vers la mer.

Le passeur d'eau, les bras tombants,
S'affaissa morne sur son banc,
Les reins rompus de vains efforts,
Un choc heurta sa barque à la dérive,
Il regarda, derrière lui, la rive :
Il n'avait pas quitté le bord.

Les fenêtres et les cadrans,
Avec des yeux fixes et grands
Constatèrent la fin de son ardeur ;
Mais le tenace et vieux passeur
Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
Le roseau vert entre ses dents.

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Si morne!

Se replier toujours sur soi-même, si morne !
Comme un drap lourd, qu'aucun dessin de fleur n'adorne.

Se replier, s'appesantir et se tasser
Et se toujours, en angles noirs et mats, casser.

Si morne ! et se toujours interdire l'envie
De tailler en drapeaux l'étoffe de sa vie.

Tapir entre les plis ses mauvaises fureurs
Et ses rancoeurs et ses douleurs et ses erreurs.

Ni les frissons soyeux, ni les moires fondantes
Mais les pointes en soi des épingles ardentes.

Oh ! le paquet qu'on pousse ou qu'on jette à l'écart,
Si morne et lourd, sur un rayon, dans un bazar.

Déjà sentir la bouche âcre des moisissures
Gluer, et les taches s'étendre en leurs morsures

Pourrir, immensément emmailloté d'ennui ;
Etre l'ennui qui se replie en de la nuit.

Tandis que lentement, dans les laines ourdies,
De part en part, mordent les vers des maladies.

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Le silence

Depuis l'été que se brisa sur elle
Le dernier coup d'éclair et de tonnerre,
Le silence n'est point sorti
De la bruyère.

Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n'est assez fort
Pour déchirer l'espace intense et mort.

Depuis l'été de tonnerres chargé,
Le silence n'a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l'allonge.

Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits ;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L'ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D'un vol planant de grands oiseaux.

Depuis le dernier coup d'éclair rayant la terre,
Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire.

Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu'il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l'inquiétude
De l'inconnu qu'il inocule.

Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir ;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs ;
Des sentes complexes comme des signes
S'entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s'en va l'égarement.

Depuis l'éclair par l'orage forgé,
L'âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N'a point changé.

Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S'asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.

Et les hameaux qui l'avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas ;
Mornes d'ennui et d'impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets - et redoutent de voir,
A travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s'ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d'argent de ses mystères.

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Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages

Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
On voit, à travers le branchage à nu, monter
Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.

Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
Ne les a vus groupés non loin de notre porte
Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
Nous y songeons souvent avec des pensers doux.

D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
Derrière un seuil usé que protège un auvent,
N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
Et la lampe dont luit l'amicale lumière,

Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
Pour se sentir penser au travers de leurs yeux.

Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
De profonde et tranquille et tendre intimité
Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.

Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent
Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.

Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
Se frippant, feuille à feuille, au jardin des années.

Contre le noir hiver ainsi que des reclus
Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
Et rien ne les abat et rien ne les amène
A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.

Oh 1! les tranquilles gens au fond des vieux villages !
Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur !
Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
Et notre force et notre ardeur dans leur courage !

Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.

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La dame en noir

Dans la ville d'ébène et d'or,
Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après tant de jours,
Qu'attendre encor ?

- Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux,
Si longuement, vers mes deux yeux silencieux,
Si longuement et si terriblement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

Dites, quels feux agitent-ils mes crins,
Pour affoler ainsi ces chiens,
Et quelle ardeur règne en mes reins
Et dans mon corps toisonné d'or ?

- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'aittendre ?

- Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins,
Et vers quels horizons ameutés de tocsins ?
Dites, quel Walhalla tumultueux de fièvres
Ou quels chevaux cabrés vers l'amour sont mes lèvres ?

Dites, quel incendie et quel effroi
Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage,
Et quel naufrage espèrent-il en mon orage
Pour tant chercher leur mort en moi ?

- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre après de si longs jours ?

- Mes yeux, comme des pierres d'or,
Luisent pendant les nuits charnelles :
Je suis belle comme la mort
Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d'éclairs
Et de désirs sur mes murailles,
J'offre le catafalque de mes chairs
Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords
Pour les soûler au seuil du porche,
Et le blasphème de mon corps
Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour
De fer et de siècles vêtue,
Et s'exècrent en mon amour
Qui les affole et qui les tue.

Ce qu'ils aiment - coeur saccagé,
Esprit dément, âme incertaine
C'est le dégoût surtout que j'ai
De leurs baisers ou de leur haine.

C'est de trouver encore en moi
Leur pourpre et noire parélie
Et mon drapeau de rouge effroi
Echevelé dans leur folie.

- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre ?

- A cette heure de vieux soleil chargé de soir
Qui se projette en éclats d'or sur le trottoir,
Quand la ville s'allonge en un serpentement
De feux et de chemins, vers cet aimant
Toujours debout à l'horizon : la femme,
Les chiens du désespoir
Ont aboyé vers les yeux de mon âme,
Si longuement vers mes deux yeux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir !

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes crins
Font-ils courir au long de mon corps d'or ?
Et de quelle fureur s'animent-ils mes reins,
Devant les yeux hallucinés des chiens ?

Et moi aussi, dites, quel Walhalla de fièvres
Vient à mon tour m'incendier les lèvres
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
Et quels paradis noirs font-ils voile, mes seins ?

Dites, quel appel et quel effroi
Viennent ce soir me chasser hors de moi,
Sur les places, dans les villes,
Reine foudroyante et servile ?

- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre, après de si longs jours,
Qu'attendre ?

- Hélas ! quand viendra-t-il, celui
Qui doit venir - peut-être aujourd'hui -
Qui doit venir vers mon attente
Fatalement, et qui viendra ?

La démence incurable et tourmentante,
Qui donc en lui la sentira
Monter jusqu'à mes seins qui hallucinent ?
Vers les deux mains de ceux qui assassinent
Mon corps se dresse ardent et blême ;
Je suis celle qui ne craint rien
Et dont personne ne s'abstient :
Je suis tentatrice suprême.
Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d'un bouge ?


- Sombre dame des carrefours,
Qu'attendre après de si longs jours,
Qu'attendre ?

- J'attends tel homme an couteau rouge.

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Pèlerinage

Où vont les vieux paysans noirs
Par les chemins en or des soirs ?

A grands coups d'ailes affolées,
En leurs toujours folles volées,
Les moulins fous fauchent le vent.

Le cormoran des temps d'automne
jette au ciel triste et monotone
Son cri sombre comme la nuit.

C'est l'heure brusque de la terreur,
Où passe, en son charroi d'horreur,
Le vieux Satan des moissons fausses.

Par la campagne en grand deuil d'or,
Où vont les vieux silencieux

Quelqu'un a dû frapper l'été
De mauvaise fécondité :
Le blé haut ne fut que paille,

Les bonnes eaux n'ont point coulé
Par les veines du champ brûlé ;
Quelqu'un a dû frapper les sources

Quelqu'un a dû sécher la vie,
Comme une gorge inassouvie
Vide d'un trait le fond d'un verre.

Par la campagne en grand deuil d'or,
Où vont les vieux et leur misère ?

L'âpre semeur des mauvais germes,
Au temps de mai baignant les fermes,
Les vieux l'ont tous senti passer.

Ils l'ont surpris morne et railleur,
Penché sur la campagne en fleur;
Plein de foudre, comme l'orage.

Les vieux n'ont rien osé se dire.
Mais tous ont entendu son rire
Courir de taillis en taillis.

Or, ils savent par quel moyen
On peut fléchir Satan païen,
Qui reste maître des moissons.

Par la campagne en grand deuil d'or,
Où vont les vieux et leur frisson ?

L'âpre semeur du mauvais blé
Entend venir ce défilé
D'hommes qui se taisent et marchent.

Il sait que seuls ils ont encore,
Au fond du coeur qu'elle dévore,
Toute la peur de l'inconnu ;

Qu'obstinément ils dérobent en eux
Son culte sombre et lumineux,
Comme un minuit blanc de mercure,

Et qu'ils redoutent les révoltes,
Et qu'ils supplient pour leurs récoltes
Plus devant lui que devant Dieu.

Par la campagne en grand deuil d'or,
Où vont les vieux porter leur voeu ?

Le Satan noir des champs brûlés
Et des fermiers ensorcelés
Qui font des croix de la main gauche,

Ce soir, à l'heure où l'horizon est rouge
Contre un arbre dont rien ne bouge,
Depuis une heure est accoudé.

Les vieux ont pu l'apercevoir,
Avec ses yeux dardés vers eux,
D'entre ses cils de chardons morts.

Ils ont senti qu'il écoutait
Les silences de leur souhait
Et leur prière uniquement pensée.

Alors, subitement,
En un grand feu de tourbe
et de branches coupées lis ont jeté un chat vivant.

Regards éteints, pattes crispées,
La bête est morte atrocement,

Pendant qu'au long des champs muets,
Sous le gel rude et le vent froid,
Chacun, par un chemin à soi,
Sans rien savoir s'en revenait.

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Les pas

L'hiver, quand on fermait,
A grand bruit lourd, les lourds volets,
Et que la lampe s'allumait
Dans la cuisine basse,
Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas,
Au long du mur, sur le trottoir d'en face.

Tous les enfants étaient rentrés,
Rompant leurs jeux enchevêtrés ;
Le village semblait un amas d'ombres
Autour de son clocher,
D'où les cloches déjà laissaient tomber,
Une à une, les heures sombres
Et les craintes sans nombre :
Paquets de peur, au fond du coeur,

Et malgré moi, je m'asseyais tout contre
Les lourds volets et j'écoutais et redoutais
Ces pas, toujours ces pas,
Qui s'en allaient à la rencontre
De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas.

Je connaissais celui de la servante,
Celui de l'échevin, celui du lanternier,
Celui de l'âpre et grimaçante mendiante
Qui remportait des blaireaux morts, en son panier ;
Celui du colporteur, celui du messager,
Et ceux de Pieter Hoste et de son père
Dont la maison, près du calvaire,
Portait un aigle d'or à son pignon léger.
Je les connaissais tous : ceux que scandait la canne
De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne
La dévote, qui priait tant que c'était trop,
Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs
Et tous, et tous - mais les autres, les autres ?

Il en était qui s'en venaient - savait-on d'où ? -
Monotones, comme un débit de patenôtres,
Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou,
Ou bien pesants d'une marche si lasse
Qu'ils semblaient traîner l'espace
Et le temps infini aux clous de leurs souliers.
Il en était de si tristes et de si mornes,
Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent
Le deuil illimité par le pays entier :
Ils revenaient de France et de Hollande,
Ils se croisaient sur la route marchande,
Ils s'étaient fuis ou rencontrés - depuis quel temps ?
Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue,
A cette heure des morts, où des bourdons battants,
Aux quatre coins de l'étendue,
Comme des pas, sonnaient aussi.
Oh ! tous ceux-là, avec leur fièvre et leurs soucis !
Oh ! tous ces pas en défilé par ma mémoire !
Qui donc en redira le deuil ambulatoire
Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois,
Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi,
Derrière un volet clos, au fond de mon village ?
Un soir, qu'avaient passé des attelages,
Avec des bruits de fers entrechoqués,
On trouva mort, le long du quai,
Un roulier roux qui revenait de Flandre.
On ne surprit jamais son assassin.
Mais, certes, moi, oh ! j'avais dû l'entendre
Frôler les murs, avec sa hache en main.
Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger,
Ses pains vendus, fermait boutique,
Il avait vu la dame énigmatique
Qu'on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin,
En vêtement de paille et d'or tourner le coin
Et vivement, entrer au cimetière ;
Tandis que moi, j'avais ouï, en même temps,
Son dur manteau flottant,
Comme un râteau gratter la terre.
Mon coeur avait battu si fort
Que, pendant toute une semaine,
Je ne rêvai que de la mort.
Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines
Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël,
Venir en masse, à travers neige et gel,
D'au-delà de l'Escaut massif et léthargique ?
Une lueur rouge et tragique
Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois,
Depuis quels temps, toujours au même endroit,
Près des mares que l'on disait hantées ;
On entendait des cris, pareils à des huées,
Monter. Et seul, le lendemain,
Le fossoyeur partait, la bêche en main,
Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes,
Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes.

Mon âme en tremble encor et mon esprit
Revoit toujours le fossoyeur qui passe,
Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit,
Les troubles visions de ma cervelle lasse,
Les pas que j'entendis étant enfant,
Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant,
En mes heures de veille ou de souffrance blême,
Terriblement, me traversent moi-même
Et font courir leur rythme dans mon sang.
Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre,
Sournois, têtus, compacts, mystérieux,
Le sol en est dément. Leur nombre ?
- Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux !
Ils sont pareils aux menaces qui passent
Et leur déroulement, pendant la nuit,
Est si lointain qu'ils semblent faire,
De lieue en lieue, une ceinture à la terre
Et, maille à maille, et, bruit à bruit,
Serrer en eux tout l'infini.

Oh ! qu'ils me sont restés imprimés dans la chair
Les pas que j'entendais, par les soirs de Décembre
Et les routes de l'hiver clair,
Venir du bout du monde et traverser ma chambre !

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Heures mornes

Hélas, quel soir ! ce soir de maussade veillée.
Je hais, je ne sais plus ; je veux, je ne sais pas ;
Ah mon âme, vers un néant, s'en est allée,
Vers un néant, très loin je ne sais où, là-bas ?

Il bat des tas de glas au-dessus de ma tête,
Le vent, il corne à mort, et les cierges bénits
Qu'on allumait, pendant la peur de la tempête,
Les bons cierges se sont éteints et sont finis.

Cela se perd, cela s'en va, cela se disloque,
Cela se plaint en moi, si monotonement,
Et cela semble un cri d'oiseau, qui s'effiloque.
Qui s'effiloque au vent d'hiver, lointainernent.

Oh ces longues heures après ces longues heures,
Et sans trêve, toujours, et sans savoir pourquoi
Et sans savoir pourquoi ces angoisses majeures ;
Oh ces longues heures d'heures à travers moi !

Une torture ? - Oh vous qui les savez si mornes
Ces nuits mornes, et qui dansez, au vent du Nord,
Ruts d'ouragan, sur les marais et les viornes
Et les étangs et les chemins et sur la mort ;

Une torture en moi frappe et me lacère ?
Une torture à pleins éclairs, comme des faulx
Et des sabres, par à travers de ma misère ;
Une torture, à coups de clous et de marteaux ?

Là-bas, ces grandes croix au carrefour des routes,
Ces croix ! - Oh ! n'y pouvoir saigner son coeur ; ces croix,
Où s'accrochent des cris d'espace et de déroutes,
Des cris et des haillons de vent dans les grands bois.

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Départ

La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
Et les granits du quai, la mer démente,
Tonnante et gémissante, en la tourmente
De ses houles montantes.

Les baraques et les hangars comme arrachés,
Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés
De vent ; les ponts, les baraques, les gares
Et les feux étagés des fanaux et des phares
Oscillent aux cyclones
Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.

Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes,
Mon navire d'à travers tout casse ses ancres ;
Et, cap sur le zénith,
Bondit, vers la tempête,
Bête d'éclair, parmi la mer.

Dites, vers quel inconnu fou,
Et vers quels somnambuliques réveils,
Et vers quels au-delà et vers quels n'importe où
Convulsionnaires soleils ?

Vers quelles démences et quels effrois
Et quels écueils, cabrés en palefrois,
Vers quel cassement d'or
De proue et de sabord,
Dites, vers quels mirages ou vers quels rires
Bondit le mors aux dents de mon navire ?

Tandis qu'hélas ! celle qui fut ma raison,
La main tendant ses pâles lampadaires,
Le regarde cingler, à l'horizon,
Du haut de vieux débarcadères.

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Le roc

Sur ce roc carié que fait souffrir la mer,
Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas ?

Dites, serai-je seul enfin et quel long glas
Écouterai-je debout devant la mer ?

C'est là que j'ai bâti mon âme.
- Dites, serai-je seul avec mon âme ? -
Mon âme hélas! maison d'ébène,
Où s'est fendu, sans bruit, un soir,
Le grand miroir de mon espoir.

Dites, serai-je seul avec mon âme
En ce nocturne et angoissant domaine ?
Serai-je seul avec mon orgueil noir,
Assis en un fauteuil de haine ?
Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie,
Pour Notre-Dame la Folie ?

Serai-je seul avec la mer
En ce nocturne et angoissant domaine ?

Des crapauds noirs, velus de mousse,
Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.

Un grand pilier ne soutenant plus rien,
Comme un homme, s'érige en une allée,
D'épitaphes de marbre immensément dallée.

Sur un étang d'yeux ouverts et de reptiles,
Des groupes de cygnes noyés,
Vers des lointains de soie et d'or broyés,
Traînent leurs suicides tranquilles
Parmi des phlox et des jonquilles.

Et du sommet d'un cap d'espace,
D'étranges cris d'oiseaux marins,
Les becs aigus et vipérins,
Chantent la mort à tel qui passe.

Sur ce roc carié que recreuse la mer,
Dites, serai-je seul avec mon âme ?

Aurai-je enfin l'atroce joie
De voir, nerfs après nerfs, comme une proie,
La démence attaquer mon cerveau ?

Et détraqué malade, sorti de la prison
Et des travaux forcés de sa raison,
D'appareiller vers un lointain nouveau ?

Dites, ne plus sentir sa vie escaladée
Par les talons de fer de chaque idée,
Ne plus l'entendre infiniment en soi
Ce cri, toujours identique, ou crainte, ou rage,
Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage :
Croire en la démence ainsi qu'en une foi !

Sur ce roc carié que détraque la mer,
Vieillir, triste rêveur de l'escarpé domaine,
Les chairs mortes, l'espérance en allée,
A rebours de la vie immense et désolée ;

N'entendre plus se taire, en sa maison d'ébène,
Qu'un silence de fer dont auraient peur les morts ;

Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors ;
Voir se suivre toujours les mêmes heures,
Sans espérer en des heures meilleures ;
pour à jamais clore telle fenêtre ;
Tel signe au loin ! - un présage vient d'apparaître ;
Autour des vieux salons, aimer les sièges vides
Et les chambres dont les grands lits ont vu mourir
Et chaque soir, sentir, les doigts livides,
La déraison sous ses tempes mûrir.

Sur ce roc carié que ruine la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec mon âme ?

Et puis mourir - , redevenir rien.
Être quelqu'un qui plus ne se souvient
Et qui s'en va sans glas qui sonne,
Sans cierge en main ni sans personne,
Sans que sache celui qui passe,
Joyeux et clair dans la bonace,
Que le nocturne et angoissant domaine
En deuil de sa maison d'ébène,
Où plus ne brûle aucun flambeau,
Renferme un mort et son tombeau.

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L'arbre

Tout seul,
Que le berce l'été, que l'agite l'hiver,
Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
Il impose sa vie énorme et souveraine
Aux plaines.

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
Les yeux aujourd'hui morts, les yeux
Des aïeules et des aïeux
Ont regardé, maille après maille,
Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
Il abritait leur sieste à l'heure de midi
Et son ombre fut douce
A ceux de leurs enfants qui s'aimèrent jadis.

Dès le matin, dans les villages,
D'après qu'il chante ou pleure, on augure du temps ;
Il est dans le secret des violents nuages
Et du soleil qui boude aux horizons latents ;
Il est tout le passé debout sur les champs tristes,
Mais quels que soient les souvenirs
Qui, dans son bois, persistent,
Dès que janvier vient de finir
Et que la sève, en son vieux tronc, s'épanche,
Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
- Lèvres folles et bras tordus -
Il jette un cri immensément tendu
Vers l'avenir.

Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
Il assaille le ciel, d'un front toujours plus haut ;
Il projette si loin ses poreuses racines
Qu'il épuise la mare et les terres voisines
Et que parfois il s'arrête, comme étonné
De son travail muet, profond et acharné.

Mais pour s'épanouir et régner dans sa force,
Ô les luttes qu'il lui fallut subir, l'hiver !
Glaives du vent à travers son écorce.
Cris d'ouragan, rages de l'air,
Givres pareils à quelque âpre limaille,
Toute la haine et toute la bataille,
Et les grêles de l'Est et les neiges du Nord,
Et le gel morne et blanc dont la dent mord,
jusqu'à l'aubier, l'ample écheveau des fibres,
Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
Sans que jamais pourtant
Un seul instant
Se ralentît son énergie
A fermement vouloir que sa vie élargie
Fût plus belle, à chaque printemps.

En octobre, quand l'or triomphe en son feuillage,
Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,
Souvent ont dirigé leur long pèlerinage
Vers cet arbre d'automne et de vent traversé.
Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,
Il semblait habité par un million d'âmes
Qui doucement chantaient en son branchage creux.
J'allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
Je le sentais bouger jusqu'au fond de la terre
D'après un mouvement énorme et surhumain ;
Et J'appuyais sur lui ma poitrine brutale,
Avec un tel amour, une telle ferveur,
Que son rythme profond et sa force totale
Passaient en moi et pénétraient jusqu'à mon coeur.

Alors, j'étais mêlé à sa belle vie ample ;
Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;
Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;
J'aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,
La plaine immense et nue où les nuages passent ;
J'étais armé de fermeté contre le sort,
Mes bras auraient voulu tenir en eux l'espace ;

Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
Et je criais : ' La force est sainte.
Il faut que l'homme imprime son empreinte
Tranquillement, sur ses desseins hardis :
Elle est celle qui tient les clefs des paradis
Et dont le large poing en fait tourner les portes '.
Et je baisais le tronc noueux, éperdument,
Et quand le soir se détachait du firmament,
je me perdais, dans la campagne morte,
Marchant droit devant moi, vers n'importe où,
Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.

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Les pêcheurs

Le site est floconneux de brume
Qui s'épaissit en bourrelets,
Autour des seuils et des volets,
Et, sur les berges, fume.

Le fleuve traîne, pestilentiel,
Les charognes que le courant rapporte;
Et la lune semble une morte
Qu'on enfouit au bout du ciel.

Seules, en des barques, quelques lumières
Illuminent et grandissent les dos
Obstinément courbés, sur l'eau,
Des vieux pêcheurs de la rivière,

Qui longuement, depuis hier soir,
Pour on ne sait quelle pêche nocturne
Ont descendu leur filet noir,
Dans l'eau mauvaise et taciturne.

Au fond de l'eau, sans qu'on les voie
Sont réunis les mauvais sorts
Qui les guettent, comme des proies,
Et qu'ils pêchent, à longs efforts,
Croyant au travail simple et méritoire,
La nuit, sous les brumes contradictoires.

Les minuits durs sonnent là-bas,
A sourds marteaux, sonnent leurs glas,
De tour en tour, les minuits sonnent,
Les minuits durs des nuits d'automne
Les minuits las.

Les pêcheurs noirs n'ont sur la peau
Rien que des loques équivoques ;
Et, dans leur cou, leur vieux chapeau
Répand en eau, goutte après goutte,
La brume toute.

Les villages sont engourdis
Les villages et leurs taudis
Et les saules et les noyers
Que les vents d'Ouest ont guerroyés.
Aucun aboi ne vient des bois
Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,
Qui s'imbibe de cendre humide.

Sans qu'ils s'aident, sans qu'ils se hèlent,
En leurs besognes fraternelles,
N'accomplissant que ce qu'il doit,
Chaque pêcheur pêche pour soi :
Et le premier recueille, en les mailles qu'il serre,
Tout le fretin de sa misère ;
Et celui-ci ramène, à l'étourdie,
Le fond vaseux des maladies ;
Et tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent ;
Et celui-là ramasse, aux bords,
Les épaves de son remords.

La rivière tournant aux coins
Et bouillonnant aux caps des digues
S'en va - depuis quels jours ? - au loin
Vers l'horizon de la fatigue ;
Sur les berges, les peaux des noirs limons
Nocturnement, suent le poison
Et les brouillards sont des toisons,
Qui s'étendent jusqu'aux maisons.

Dans leurs barques, où rien ne bouge,
Pas même la flamme d'un falot rouge
Nimbant, de grands halos de sang,
Le feutre épais du brouillard blanc,
La mort plombe de son silence
Les vieux pêcheurs de la démence.

Ils sont les isolés au fond des brumes,
Côte à côte, mais ne se voyant pas :
Et leurs deux bras sont las ;
Et leur travail, c'est leur ruine.

Dites, si dans leur nuit, ils s'appelaient
Et si leurs voix se consolaient !

Mais ils restent mornes et gourds,
Le dos voûté et le front lourd,
Avec, à côté d'eux, leur petite lumière
Immobile, sur la rivière.
Comme des blocs d'ombre, ils sont là,
Sans que leurs yeux, par au delà
Des bruines âpres et spongieuses
Ne se doutent qu'il est, au firmament,
Attirantes comme un aimant,
Des étoiles prodigieuses.

Les pêcheurs noirs du noir tourment
Sont les perdus, immensément,
Parmi les loins, parmi les glas
Et les là-bas qu'on ne voit pas ;
Et l'humide minuit d'automne
Pleut dans leur âme monotone.

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A la Belgique

Hélas, depuis les jours des suprêmes combats,
Tes compagnes sont la frayeur et l'infortune ;
Tu n'as plus pour pays que des lambeaux de dunes
Et des plaines en feu sur l'horizon, là-bas.

Anvers et Gand et Liége et Bruxelles et Bruges
Te furent arrachés et gémissent au loin
Sans que tes yeux encor vaillants soient leurs témoins
Ni que tes bras armés encor soient leur refuge.

Tu es celle en grand deuil qui vis avec la mer
Pour en apprendre à résister sous les tempêtes
Et tu songes et tu pleures, mais tu t'entêtes
Dans la terreur et dans l'orgueil de tes revers.

Tu te sens grande immensément, quoique vaincue,
Tu fus loyale et claire et ferme, comme au temps
Où l'honneur sous les cieux s'affirmait éclatant
Où la gloire valait vraiment d'être vécue.

Ton pauvre coin de sol où demeure debout,
Face à l'orage, un roi avec sa foi armée,
Tu le peuples encor de canons et d'armées,
Pour le tenir tragiquement jusques au bout.

Tu te hausses si haut que tu es solitaire
Dans la gloire, dans la beauté, dans la douleur
Et que chacun t'exalte et t'admire en son coeur,
Comme un peuple jamais ne le fut sur la terre.

Qu'importe à cet amour l'angoisse de ton sort
Et qu'Ypres soit désert, et Dixmude, ruine,
Et qu'aussi vide et creux qu'une sombre poitrine,
S'élève au fond du soir l'immense beffroi mort.

A l'heure où cette cendre est encor la Patrie
Nous l'aimons à genoux avec un tel élan
Que de chacun des murs saccagés et branlants,
Nous baiserions la pierre éclatée et meurtrie.

Et si demain l'homme allemand sournois et fou
Achevait de te mordre en son étreinte blême,
Douce Belgique aimée, espère et crois quand même :
Ton pays mis à mort est immortel, en nous.

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La vieille

Comme des mains
Coupées,
Les feuilles choient sur les chemins,
Les prés et les cépées.

La vieille au mantelet de cotonnade,
Capuchon bas jusqu'au menton,
A sauts menus, sur un bâton,
Trimballe aux champs sa promenade.

Taupes, souris, mulots et rats
Trottent et radotent après ses pas.
Les troncs et les taillis se parlent ;
Et les oiseaux : hérons, grèbes et harles,
Font comme une bataille d'ailes
Et de signes, au-devant d'elle.

Sut-on jamais de quels pays elle est venue ?
Des bateleurs qui s'en venaient d'ailleurs
Un dimanche, sur les routes, l'ont reconnue.
A-t-elle aimé les Nixes d'or ? Peut-être.
Mais rien n'est sûr, sinon qu'aux temps lointains, un prêtre
Exorcisa ses mains qui foudroyaient les fleurs.

Depuis, elle a choisi sa retraite et son lot,
Sur un coteau qui domine les plaines,
D'où chacun sait qu'elle guette les clos,
Par sa fenêtre à poussiéreux carreaux,
Le soir, tout en mêlant les écheveaux
De ses bontés ou de ses haines.

Son pauvre toit, là-bas, semble un oiseau broyé,
Contre les dunes par quelque vent sauvage,
Et qui fouille le sable, avec toute la rage
De ses pattes et de ses ailes reployées.
Les feuilles choient sur les chemins
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.

Qu'on l'aime ou qu'on l'exècre, elle s'en va
Sur le destin réglant son pas
Elle est mystère ou certitude,
Selon ses vagues attitudes
Devant la joie ou le tourment ;
Ceux qui voient clair, parmi les choses ignorées,
Vous expliquent comment
Elle serait l'âme de la contrée.

Ame d'entêtement et de mélancolie,
Qui se penche vers des secrets perdus
Et se mire, dans les miroirs fendus
Des vieilles choses abolies.
Ame de soir fumeux ou de matin brumal,
Ame d'amour sournois ou de haine finaude
Qui s'en allant au bien, qui s'en allant au mal,
Y va toujours comme en maraude.

Les feuilles choient sur les chemins,
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.

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Aux moines

Moines venus vers nous des horizons gothiques,
Mais dont l'âme, mais dont l'esprit meurt de demain,
Qui reléguez l'amour dans vos jardins mystiques
Pour l'y purifier de tout orgueil humain,
Fermes, vous avancez par les routes des hommes,
Les yeux hallucinés par les feux de l'enfer,
Depuis les temps lointains jusqu'au jour où nous sommes,
Dans les âges d'argent et les siècles de fer,
Toujours du même pas sacerdotal et large.
Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort,
Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge
Comme un royal cadavre au fond d'un cercueil d'or.
Moines - oh! les chercheurs de chimères sublimes
Vos cris d'éternité traversent les tombeaux,
Votre esprit est hanté par la lueur des cimes,
Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux
Autour de l'idéal divin que l'on enterre.

Oh ! les moines vaincus, altiers, silencieux,
Oh ! les géants debout sur les bruits de la terre,
Qui n'écoutez que le seul bruit que font les cieux
Moines grandis parmi l'exil et les défaites,
Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils
Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes
Passent dans la clarté des suprêmes soleils,
Nous vous magnifions, nous les poètes calmes.
Et puisque rien de fier n'est aujourd'hui vainqueur,
Puisqu'on a rabattu vers la fange les palmes,
Moines, grands isolés de pensée et de coeur,
Avant que la dernière âme ne soit tuée,
Mes vers vous bâtiront de mystiques autels
Sous le velum errant d'une chaste nuée,
Afin qu'un jour cette âme aux désirs éternels,
Pensive et seule et triste au fond de la nuit blême,
De votre gloire éteinte allume encor le feu,
Et songe à vous encor quand le dernier blasphème
Comme une épée immense aura transpercé Dieu !

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