Le Sommeil

Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits,
Et cet âpre laurier plus amer que la cendre,
Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis ?

Si j’ai mêlé tout bas à l’onde des fontaines
Les larmes que leur eau pleure encore aujourd’hui,
Crois-tu que j’ignorais combien elles sont vaines ?

Si, debout, j’ai marché sur le sable changeant,
Était-ce pour marquer mon pas sur son arène,
Puisqu’il n’en reste rien quand a passé le vent ?

Et pourtant j’ai voulu être un homme et me vivre
Et faire tour à tour ce que font les vivants ;
J’ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.

Amour, haine, colère, ivresse, j’ai voulu,
Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre,
Entendre dans l’écho ce que je n’étais plus.

Si j’ai drapé mon corps de pourpres et de bures,
N’en savais-je pas moins que mon corps était nu
Et que ma chair n’était que sa cendre future ?

Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir,
Et la vaine rumeur dont toute vie est faite,
Non, tout cela, c’était pour pouvoir mieux dormir

L’ombre définitive et la nuit satisfaite !

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Le Passé

Avec des mains de haine et de colère, Amour !
J’ai rompu rudement à mon genou farouche
Le beau cep qui porta la grappe dont toujours
Le goût voluptueux se ravive à ma bouche ;

Et j’ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie
Brûler le sarment sec et la feuille séchée
Pour qu’il n’en reste au soir que la cendre et la suie
Qui demeurent après une vaine fumée.

Et c’est ainsi qu’avant que s’éteignît dans l’ombre
Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre,
O Passé, j’ai voulu que ta flamme suprême

Couronnât et rougît une dernière fois,
Comme d’un éclatant et pourpre diadème,
Le visage brûlant que je penchais sur toi.

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Victor Hugo

A ma fille Adèle

Tout enfant, tu dormais près de moi, rose et fraîche,
Comme un petit Jésus assoupi dans sa crèche ;
Ton pur sommeil était si calme et si charmant
Que tu n'entendais pas l'oiseau chanter dans l'ombre ;
Moi, pensif, j'aspirais toute la douceur sombre
Du mystérieux firmament.

Et j'écoutais voler sur ta tête les anges ;
Et je te regardais dormir ; et sur tes langes
J'effeuillais des jasmins et des oeillets sans bruit ;
Et je priais, veillant sur tes paupières closes ;
Et mes yeux se mouillaient de pleurs, songeant aux choses
Qui nous attendent dans la nuit.

Un jour mon tour viendra de dormir ; et ma couche,
Faite d'ombre, sera si morne et si farouche
Que je n'entendrai pas non plus chanter l'oiseau ;
Et la nuit sera noire ; alors, ô ma colombe,
Larmes, prière et fleurs, tu rendras à ma tombe
Ce que j'ai fait pour ton berceau.

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Mon Papa, Mon Meilleur Ami

(Dédié à Tous Les Papas, Birago I.Diop et à Gustave)

Mon papa était plus qu'un père,
Il était plus qu'un bon ami, plus qu'un frère.
Pour ne pas minorer les douleurs des mères
Qui nous ont portés pour plus de neuf mois,
Ses sacrifices pouvaient rivaliser les poids
Et les lourds fardeaux mémorables de l'émoi.

Mon père n'est plus, depuis plus d'une décennie;
Jusqu'à présent, je ne veux pas le mettre au passé simple de la vie.
Son sang coule dans mes veines le jour et la nuit,
Quand je rie, il rie aussi.
Quand je pleure, il me réconforte,
Il m'encourage, il m'emporte
Chaque jour vers un destin où les portes
Ne sont jamais fermées; ses dévotions ne sont pas mortes.

J'ai bien expliqué, mon papa n'est pas mort,
Son esprit est dans l'air, parmi les vivants et les morts.
Mon papa est retourné à la chaumière,
Au fonds de la poussière, dans la terre,
Parmi les graviers sablonneux de l'océan
Et dans le lent courant du vent.

Mon papa était pour moi plus qu'un père,
Il était mon meilleur ami et le meilleur de mes frères.

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Victor Hugo

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,
Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !
Tant elle répandait d'amoureuses rosées
Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,
Car tu me regardais avec toute ton âme !
J'admirais la beauté dont ton front se revêt.
Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,
La tendre rêverie en ton coeur commencée
Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie
Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,
Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !
C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !
Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !
C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !
C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre
Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,
L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !
C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.
C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,
A versé la beauté, comme une coupe pleine,
Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.
C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.
La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :
Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,
Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,
Poussière que l'orgueil rapporte des combats,
Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,
Qui ronge tristement les écorces amères
Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,
Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,
Et toutes les chansons de cette douce lyre
Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;
Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,
Les âmes ont l'amour !

21 mai 1833

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Épilogue

Une dernière fois reviens en mes pensées,
O jeunesse aux yeux clairs,
Et, dans mes mains encor, pose tes mains glacées.
Le soir parfume l’air.

Souviens-toi des matins où tous deux, côte à côte,
Notre ombre nous suivant,
Sur le sable fragile et parmi l’herbe haute
Nous allions dans le vent.

Ce que je veux de toi,
ce n’est pas, ô jeunesse,
De me rendre les lieux
Où nous avons erré ensemble. Je te laisse
Tes courses et tes jeux.

Je ne veux point de toi ces rires dont tu charmes
Mon souvenir encor :
Je te laisse tes pas, tes détours et tes larmes,
Ton âge d’aube et d’or,

Ton âme tour à tour voluptueuse ou sombre
Et ton cœur incertain,
Et ce geste charmant dont tu joignais dans l’ombre
La couple de tes mains.

Ce que je veux de toi, c’est ta jeune colère
Qui te montait au front,
C’est le sang qui roulait en toi sa pourpre claire,
Lorsque d’un vain talon,

Tu frappais à durs coups, frénétique et penchée,
Le sol sec et ardent,
Comme pour qu’en jaillît quelque source cachée
Que tu savais dedans ;

C’est cela que je veux de toi, car je veux boire
A pleine bouche, un jour,
L’eau souterraine encore à ta fontaine, ô gloire,
Quand ce sera mon tour !

Et, si le temps ingrat m’accorde pour salaire
L’opprobre meurtrier,
Je veux m’asseoir du moins à l’ombre que peut faire
La branche du laurier.

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C'était en juin, dans le jardin

C'était en juin, dans le jardin,
C'était notre heure et notre jour ;
Et nos yeux regardaient, avec un tel amour,
Les choses,
Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
Et nous voyaient et nous aimaient
Les roses.

Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais :
Les insectes et les oiseaux
Volaient dans l'or et dans la joie
D'un air frêle comme la soie ;
Et nos baisers étalent si beaux
Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.

On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
Et veut le ciel entier pour resplendir ;
Toute la vie entrait, par de douces brisures,
Dans notre être, pour le grandir.

Et ce n'étaient que cris invocatoires,
Et fous élans et prières et voeux,
Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
Afin de croire.

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Nos Premiers Baisers

Toi et moi étions jeunes et forts,
C'était un joli après-midi après l'école;
Le ciel se dressait d'un bleu d'azur, rien n'était drôle,
Et les loriquets fredonnaient sans efforts.

Par hasard, nous nous sommes croisés au carrefour,
Quand les rayons de nos yeux s'attiraient.
Nous nous pressions pour dialoguer; sans avis,
Toi et moi échangions nos premiers mimis,
Les premiers baisers qui ont changé nos vies et notre paix.

Ton cœur était froid et mon corps brûlait dans un four.
Toi et moi étions touchés par les flèches de l'amour,
Qui ont changé nos sourires, nos rires et nos humours.

Nous parlions une langue que nous deux seuls comprenions.
Tout était beau, joli, ravissant, tendre, charmant, mignon,
Etcetera, etcetera. Nos premiers baisers venaient du ciel;
Ils étaient plus doux que les cerises trempées dans le miel.

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Victor Hugo

Je la revois, après vingt ans, l'île où Décembre

Je la revois, après vingt ans, l'île où Décembre
Me jeta, pâle naufragé.
La voilà ! c'est bien elle. Elle est comme une chambre
Où rien encor n'est dérangé.

Oui, c'était bien ainsi qu'elle était ; il me semble
Qu'elle rit, et que j'aperçois
Le même oiseau qui fuit, la même fleur qui tremble,
La même aurore dans les bois ;

Il me semble revoir, comme au fond d'un mirage,
Les champs, les vergers, les fruits mûrs,
Et dans le firmament profond le même orage,
Et la même herbe au pied des murs,

Et le même toit blanc qui m'attend et qui m'aime,
Et, par delà le flot grondeur,
La même vision d'un éden, dans la même
Éblouissante profondeur.

Oui, je la reconnais cette grève enchantée,
Comme alors elle m'apparut,
Rive heureuse où l'on cherche Acis et Galatée,
Où l'on trouve Booz et Ruth ;

Car il n'est pas de plage, ou de montagne, ou d'île,
Parmi les abîmes amers,
Mieux faite pour cacher les roses de l'idylle
Sous la tragique horreur des mers.

Ciel ! océan ! c'était cette même nature,
Gouffre de silence et de bruit,
Ayant on ne sait quelle insondable ouverture
Sur la lumière et sur la nuit.

Oui, c'étaient ces hameaux, oui, c'étaient ces rivages ;
C'était le même aspect mouvant,
La même âcre senteur de bruyères sauvages,
Les mêmes tumultes du vent ;

C'était la même vague arrachant aux décombres
Les mêmes dentelles d'argent ;
C'étaient les mêmes blocs jetant les mêmes ombres
Au même éternel flot changeant ;

C'étaient les mêmes caps que l'onde ignore et ronge,
Car l'âpre mer, pleine de deuils,
Ne s'inquiète pas, dans son effrayant songe,
De la figure des écueils ;

C'était la même fuite immense des nuées ;
Sur ces monts, où Dieu vient tonner,
Les mêmes cimes d'arbre, en foule remuées,
N'ont pas fini de frissonner ;

C'était le même souffle ondoyant dans les seigles ;
Je crois revoir sur l'humble pré
Les mêmes papillons, avec les mêmes aigles
Sur l'océan démesuré ;

C'était le même flux couvrant l'île d'écume,
Comme un cheval blanchit le mors ;
C'était le même azur, c'était la même brume.
Et combien vivaient, qui sont morts !

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Victor Hugo

Guitare

Gastibelza, l'homme à la carabine,
Chantait ainsi:
' Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?
Quelqu'un d'ici ?
Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
Le mont Falù.
- Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !

Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
Ma senora ?
Sa mère était la vieille maugrabine
D'Antequera
Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
Comme un hibou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !
Dansez, chantez! Des biens que l'heure envoie

Il faut user.
Elle était jeune et son oeil plein de joie
Faisait penser. -
À ce vieillard qu'un enfant accompagne
jetez un sou ! ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Le roi disait en la voyant si belle
A son neveu : - Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
Pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne
Et le Pérou ! -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
Mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J'aurais gaîment passé dix ans au bagne
Sous le verrou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Un jour d'été que tout était lumière,
Vie et douceur,
Elle s'en vint jouer dans la rivière
Avec sa soeur,
Je vis le pied de sa jeune compagne
Et son genou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
De ce canton,
Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne,
Par le licou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe,
Et son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
Pour un bijou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Sur ce vieux banc souffrez que je m'appuie,
Car je suis las.
Avec ce comte elle s'est donc enfuie !
Enfuie, hélas !
Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
Je ne sais où ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Je la voyais passer de ma demeure,
Et c'était tout.
Mais à présent je m'ennuie à toute heure,
Plein de dégoût,
Rêveur oisif, l'âme dans la campagne,
La dague au clou ... -
Le vent qui vient à travers la montagne
M'a rendu fou ! ,

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Celui de la fatigue

Ce soir, l'homme de la fatigue
A regarder s'illimiter la mer,
Sous le règne du vent despote et des éclairs,
Les bras tombants, là-bas, s'est assis sur ma digue.

Le vêtement des plus beaux rêves,
L'orgueil des humaines sciences brèves,
L'ardeur, sans plus aucun sursaut de sève,
Tombaient, en loques, sur son corps :
Cet homme était vêtu de siècles morts.

Il n'était plus la vie,
Il n'était point encor la mort ;
Il était la fatigue inassouvie.

Il avait vu brûler d'étranges pierres,
Jadis, dans les brasiers de la pensée :
Les feux avaient léché les cils de ses paupières
Et son ardeur s'était cassée
Sur l'escalier tournant de l'infini.
Sa tête avait nourri toutes les gloses.
Il traînait après lui une aile grandiose
- Ridicule - dont les pennes tombaient ;
Des nuages vitreux le surplombaient,
Mais néanmoins une chimère dernière
Allumait d'or son casque et sa bannière.

Lassé du bien, lassé du mal, lassé de tout
Il maintenait debout
Encore, un dernier voeu, sous l'assaut des contraires :
Ayant tant vu sombrer de choses nécessaires,
Qui se heurtaient pour leur rapide vérité,
Lui, qui se souvenait d'être et d'avoir été,
Qui ne pouvait mourir et qui ne pouvait vivre,
Osait aimer pourtant sa lassitude à suivre,
Entre les oui battus de non, son chemin, seul.

De tout penseur ardent, il se sentait l'aïeul.
Le sol du monde était pourri de tant d'époques
Et le soleil était si vieux !
Et tant de poings futilement victorieux
N'avaient volé au ciel que des foudres baroques.
Et c'est décidément : ' Misère ! ' à toute éternité
Qu'à travers sa planète et vers ses astres
La tête pâle et sanglante de ses désastres,
Pendant mille et mille ans criera l'humanité.

Certes, mais se blottir en la rare sagesse,
D'où rien ne transparaît que le savoir
Et la culture et la discipline de sa faiblesse ;
Entr'accorder la haine et le désir ; vouloir,
A chaque heure, violenter sa maladie ;
L'aimer et la maudire et la sentir

Chaude comme un foyer mal éteint d'incendie,
Se déployer sa peine et s'en vêtir ;
Avoir, de ses malheurs mêmes, l'orgueil ;
Aimer enfin celui qui, dans les villes, passe
Et qui s'assied, en souriant devant le seuil
Du temple, où vont prier les hommes de sa race.

Et puis le proclamer, mais n'ériger l'espoir
Que pour, sournoisement, l'abattre avec sa haine ;
Contrarier l'aurore avec le soir ;
Torturer le présent avec l'heure prochaine ;
Trouver de la douceur en son angoisse, lasse
De n'avoir plus la peur de la menace ;
N'éclairer pas d'un trop grand feu
L'énigme à deviner par delà les nuages,
Qui fit songer les sages
Qu'un Dieu connu n'est plus un Dieu.

Ce soir, l'homme de la fatigue,
Tout lentement, a soulevé,
Comme un trésor désencavé,
Aux bords du fleuve, où mon âme navigue,
La science de la fatigue.

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Morale

Pour le tombeau de Théophile Gautier


Orner le monde avec son corps, avec son âme,
Etre aussi beau qu’on peut dans nos sombres milieux,
Dire haut ce qu’on rêve et qu’on aime le mieux,
C’est le devoir, pour tout homme et pour toute femme.

Les gens déshérités du ciel, qui n’ont ni flamme
Sous le front, ni rayons attirants dans les yeux,
Théophile Gautier, t’ont jugé vicieux,
Immoral. Mais le vent moqueur a pris leur blâme.

La splendeur de ta vie et tes vers scintillants
Te défendent, ainsi que les treize volants
Gardent rose, dans leurs frou-frous, ta Moribonde.

Elle et toi, jeunes, beaux, pour ceux qui t’auront lu
Vous vivrez. C’est le prix de quiconque a voulu
Avec son corps, avec son âme orner le monde.

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Epilogue

Oh ! les heures du soir sous ces climats légers,
La lumière en est belle et la lune y est douce,
Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses
Les mobiles dessins d'un feuillage étranger.

Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne,
Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés,
Derniers rayons frôlant les toits et les clochers
Où s'arrêtait le vol replié des cigognes ;

Chansons de muletiers ou de cabarets roux,
Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine,
Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines,
Que de fois ma mémoire a reflué vers vous !

Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre,
En un petit village où des murs goudronnés
Abritent des marins pauvres mais obstinés,
Sous des cieux d'ouragan, de fumée et de cendre.

Les marais noirs, les bois mornes, et les champs nus,
Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie,
Et les aurores d'encre et les couchants de suie,
Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien connus.

Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée.
L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres
Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,
J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.

L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains
Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes,
Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même
Pour quelque lutte intense et quelque grand destin.

Les mobiles brouillards et les volants nuages,
De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé
Et mon corps tout entier s'est comme organisé
Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.

Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur !
Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves
Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,
C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur.

L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes ;
Son ciel hostile et violent m'a seul doté
De sourde résistance et d'âpre volonté
Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.

Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ;
Il absorbe ma force en sa force profonde,
Pour que je sente mieux à travers lui le monde
Et célèbre la terre avec un chant plus fort.

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Mon village

Une place minime et quelques rues,
Avec un Christ au carrefour ;
Et l'Escaut gris et puis la tour
Qui se mire, parmi les eaux bourrues ;
Et le quartier du Dam, misérable et lépreux,
Jeté comme au hasard vers les prairies ;
Et près du cimetière aux buis nombreux,
La chapelle vouée à la Vierge Marie,
Par un marin qui s'en revint
On ne sait quand
Des Bermudes ou de Ceylan ;
Tel est - je m'en souviens après combien d'années -
Le village de Saint-Amand
Où je suis né.
C'est là que je vécus mon enfance angoissée,
Parmi les gens de peine et de métier,
Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers,
Avec le fleuve immense au bout de ma pensée.

Les jours de franc soleil et de belle saison,
Aux fenêtres de ma maison
Je regardais passer et luire
La voile au vent des beaux navires.
J'étais l'ami de l'horloger et du charron
Et du vannier et du marchand de cordes.
J'étais un vaurien doux : toute la horde
Des va-nu-pieds m'appelaient par mon nom ;
Et les mois d'or et de fruits rouges
J'allais, le soir venu, de bouge en bouge,
Chercher l'un d'eux pour m'en aller,
Avec son aide, à pas légers,
Voler
Dans les vergers.

Jean Til, le vieux sonneur de messe,
Pour me complaire un peu m'amenait voir,
L'été, avant que ne tombât le soir,
Le gros bourdon qui sonnait les kermesses.
Je m'appuyais sur des planchers légers,
Je m'accrochais aux pliantes échelles,
Je faisais fuir de leurs nids clairs les hirondelles
J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger
D'être si haut
Sans trop savoir comment descendre.
Aux doigts collaient la poussière et la cendre,
De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux,
J'eusse voulu monter, monter, jusques au faîte,
Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes,
Pour voir, au bout des grand'routes et leurs sillages,
Avec leurs croix et leurs coqs lourds,
Les autres tours,
Les tours,
Là-bas, des plus lointains villages.
J'avais l'orgueil de mon clocher
Et les querelles étaient chaudes,
Les jours de foire ou de marché,
Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode
Vantaient trop hardiment le leur.
Le mien m'était un champion de pierre
Carrant si largement sa force et sa valeur,
Dans la lumière,
Que nul sans m'insulter ne le pouvait narguer.
J'eusse voulu l'instituer
Maître suprême et roi de ma contrée.
Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur,
Mon âme en deuil fut atterrée,
La nuit queje le vis tout ruisselant de feux
S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière,
Le front fendu par le milieu,
A coup d'éclairs et de tonnerres.

Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour !
Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine !
Trois ans que je gardai, dans ma poitrine,
La blessure portée à mon naïf amour !

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Oh! tes si douces mains

Oh ! tes si douces mains et leur lente caresse
Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse !

Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
Et la gloire endormie en leur creuse poitrine.

Oh ! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
Et que m'est généreux et consolant ton songe.
Pour la première fois tu berces d'un mensonge
Mon coeur qui t'en excuse et qui t'en remercie ;

Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
A finir en tes yeux ma belle vie humaine.

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L'Homme et les Dieux

La terre est chaude encor de son passé divin.
Les dieux vivent dans l’homme, ainsi que dans le vin
L’ivresse couve, attend, palpite, songe et bout
Avant de se dresser dans le buveur debout
Qui sent monter en lui, de sa gorge à son front,
Et d’un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt.
Les dieux vivent en l’homme et sa chair est leur cendre.
Leur silence prodigieux se fait entendre
A qui sait écouter leurs bouches dans le vent.
Tant que l’homme vivra, les dieux seront vivants ;
C’est pourquoi va, regarde, écoute, épie et sache
Voir la torche éclatante au poing que l’ombre cache.
Contemple, qu’elle fuie ou qu’elle dorme, l’eau,
Qu’elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau,
Jusqu’à ce que s’étire ou se réveille en elle
La Naïade natale et la Nymphe éternelle.
Observe si longtemps le pin, l’orme ou le rouvre
Que le tronc se sépare et que l’écorce s’ouvre
Sur la Dryade nue et qui rît d’en sortir !
L’univers obéit à ton vaste désir.
Si ton âme est farouche et pleine de rumeurs
Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt,
Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brûle,
Le bûcher toujours rouge où monte encor Hercule,
Lorsque tressaille en nous, en un songe enflammé,
La justice pour qui son bras fort fut armé.
C’est ainsi que dans tout, le feu, l’eau, l’arbre, l’air,
Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer,
Tu trouveras l’écho de ce qui fut divin,
Car l’argile à jamais garde le goût du vin ;
Et tu pourras, à ton oreille, entendre encore
La Sirène chanter et hennir le Centaure,
Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystère
Dont s’est paré jadis le passé de la terre,
Regarde devant toi ce qui reste de lui
Dans la clarté de l’aube et l’ombre de la nuit,
Et sache que tu peux, au gré de ton délire,
Faire du bouc barbu renaître le Satyre,
Que ce cheval, là-bas, qui peine sous le joug
Au dur sillon, si tu le veux, peut tout à coup,
Frappant d’un sabot d’or la motte qu’il écrase,
Aérien, ailé, vivant, être Pégase :
Car tu es homme et l’homme a gardé dans ses yeux
Le pouvoir éternel de refaire des dieux.

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Croissant Bleu

Quand j'ai vu vos yeux pour la premiere fois,
J'etais perdu
Je suis venu a la Closerie Des Lilas tres souvent
On attend pour ces moments divins pour toute la vie
Mon coeur a ete prit par joie et mal
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu
C'etait en octobre, il y a deux ans et c'etait la troisieme fois que je vous ai vu
J'ai pas eu le courage pour ces premiers mots impossibles
Et meme reflechir a ce probleme pour commencer une conversation etait un cliche
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu
J'etais bien place au bar et camoufle derriere un livre tres important
Avec un sourire dans vos yeux vous m'avez demande : < Quel est le titre de
votre livre ? >
Et j'ai repondu apres une pause assez artificielle : < Je ne sais pas ! >
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu

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Croissant Bleu

Quand j'ai vu vos yeux pour la premiere fois,
J'etais perdu
Je suis venu a la Closerie Des Lilas tres souvent
On attend pour ces moments divins pour toute la vie
Mon coeur a ete prit par joie et mal
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu
C'etait en octobre, il y a deux ans et c'etait la troisieme fois que je vous ai vu
J'ai pas eu le courage pour ces premiers mots impossibles
Et meme reflechir a ce probleme pour commencer une conversation etait un cliche
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu
J'etais bien place au bar et camoufle derriere un livre tres important
Avec un sourire dans vos yeux vous m'avez demande : < Quel est le titre de
votre livre ? >
Et j'ai repondu apres une pause assez artificielle : < Je ne sais pas ! >
Quand je suis avec vous, je suis perdu
Just a few
Quand je suis amoureux, c'est la peur
Juste un peu

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Stances

Si je vous dis, ce soir, en respirant ces roses
Qui ressemblent au sang que l’on répand pour lui :
L’Amour est là dans l’ombre et son pied nu se pose
Sur le rivage obscur du fleuve de la nuit.

Si je vous dis : l’Amour est ivre et taciturne
Et son geste ambigu nous trompe, car souvent
Il écrase une grappe au bord rougi de l’urne
Dont il verse la cendre aux corbeilles du vent.

Successif ouvrier de bonheur et de peine,
Il ourdit tour à tour sur le même fuseau
Les deux fils alternés de l’une et l’autre laine
Qu’il emmêle, débrouille et confond de nouveau.

Prenez garde, l’Amour est vain et n’est qu’une ombre,
Qu’il soit nu de lumière ou soit drapé de nuit,
Et redoutez sa vue étincelante ou sombre
Lorsque sur le chemin vous passez près de lui.

Fermez vos yeux prudents, si vous croyez l’entendre
Marcher sur l’herbe douce ou sur le sable amer,
Pour écouter en vous gronder et se répandre
Le bruit de la forêt et le bruit de la mer.

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Victor Hugo

A des âmes envolées

Ces âmes que tu rappelles,
Mon coeur, ne reviennent pas.
Pourquoi donc s'obstinent-elles,
Hélas ! à rester là-bas ?

Dans les sphères éclatantes,
Dans l'azur et les rayons,
Sont-elles donc plus contentes
Qu'avec nous qui les aimions ?

Nous avions sous les tonnelles
Une maison près Saint-Leu.
Comme les fleurs étaient belles !
Comme le ciel était bleu !

Parmi les feuilles tombées,
Nous courions au bois vermeil ;
Nous cherchions des scarabées
Sur les vieux murs au soleil ;

On riait de ce bon rire
Qu'Éden jadis entendit,
Ayant toujours à se dire
Ce qu'on s'était déjà dit ;

Je contais la Mère l'Oie ;
On était heureux, Dieu sait !
On poussait des cris de joie
Pour un oiseau qui passait.

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L'Oubli suprême

Que m’importe le soir puisque mon âme est pleine
De la vaste rumeur du jour où j’ai vécu !
Que d’autres en pleurant maudissent la fontaine
D’avoir entre leurs doigts écoulé son eau vaine
Où brille au fond l’argent de quelque anneau perdu.

Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles
De leur écho lointain déjà et proche encor ;
Une rouge saveur aux grappes de ma treille
Bourdonne sourdement son ivresse d’abeilles,
Et du pampre de pourpre éclate un raisin d’or

Le souvenir unit en ma longue mémoire
La volupté rieuse au souriant amour,
Et le Passé debout me chante, blanche ou noire,
Sur sa flûte d’ébène ou sa flûte d’ivoire,
Sa tristesse ou sa joie, au pas léger ou lourd.

Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne ;
Ma grappe a son abeille et ma source a son eau ;
Que m’importe le soir, que m’importe l’automne,
Si l’été fut fécond et si l’aube fut bonne,
Si le désir fut fort et si l’amour fut beau.

Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre
Et de tout le silence et de toute la nuit
Qui sur l’homme à jamais pèse au sépulcre sombre,
Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l’ombre
Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.

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