Moine doux

Il est des moines doux avec des traits si calmes,
Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes,

Qu'on formerait, pour le porter au-dessus d'eux,
Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,

Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie,
Une route d'argent d'un chemin d'or suivie.

Et par les lacs, le long des eaux, ils s'en iraient,
Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.

Ces moines, dont l'esprit jette un reflet de cierge,
Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,

Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant
Etoile de la mer et feu du firmament,

Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges,
Avec des lèvres d'or comme le choeur des anges,

Qui l'ont priée avec des voeux si dévorants
Et des coeurs si brûlés qu'ils en ont les yeux grands,

Qui la servent enfin dans de telles délices,
Qu'ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,

Et qu'Elle, un soir d'amour, pour les récompenser,
Donne aux plus saints d'entre eux son Jésus à baiser.

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Les Rois

C'est une troupe de gamins
Qui porte la virevoltante étoile
De toile
Au bout d'un bâton vain.

Le vieux maître d'école
Leur a donné congé ;
L'hiver est blanc, la neige vole,
Le bord du toit en est frangé.

Et par les cours, et par les rues,
Et deux par deux et trois par trois,
Ils vont chantant avec des voix
Qui muent,
Tantôt grêles, tantôt fortes,
De porte en porte,
La complainte du jour des Rois.

' Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,
Toquets de vair, souliers de plumes,
Collets de soie et longs cheveux,
Et blancs comme est blanche l'écume,
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, sur leurs grands palefrois,
Les bons mages qui sont des rois. '

' Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,
Jambes rêches, tignasses rousses,
Vêtement lâche en peaux de boeufs,
Mais doux comme est douce la mousse,
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, avec troupeaux et chiens,
Les vieux bergers qui ne sont rien. '

' Avec leurs coeurs, avec leurs voeux
Sabots rouges, casquettes brunes,
Mentons gercés et nez morveux
Et froids comme est froide la lune,
Faldera, falderie,
Vierge Marie,
Voici venir, au sortir de l'école,
Ceux qui demandent une obole. '

Et sur le seuil des torpides maisons,
Non pas à flots, ni à foisons,
Mais revêches et rarissimes,
Comme si le cuivre craignait le froid,
Sont égrenés, du bout des doigts,
Les minimes centimes.
Les gamins crient,
Et remercient,
Happent l'argent qui leur échoit ;
Et chacun d'eux, à tour de rôle,
Et sur le front, et sur le torse, et les épaules,
Se trace, avec le sou, le signe de la croix.

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La Beauté De Nos Femmes

Les séduisants sourires,
Les éclats de rire,
Leurs marches, leurs fortes hanches,
Leurs regards, leurs dents blanches,
Les coups d'œil de renard,
Et les lorgnements de canard!
Tam! Tam! Elles sont jolies et délicieuses!
Elles sont ravissantes et majestueuses!

J'étais à la chapelle pour la messe dominicale;
Je les regardais avec l'envie de vivre éternellement
Et les admirais dans mon âme tranquillement.
Comme elles étaient coquetées et magistrales!

Les rouges à lèvres qui me faisaient frémir
Et mon imagination qui m'hypnotisait.
Oh! Que c'était beau de rêver et de dormir
Avec les yeux grands et ouverts.
Quand l'amour voltige dans l'air,
On se sent très bien, voire en paix.

Les robes du temps de Ogé et de Chavannes,
Les jolies jupes de tarlatane,
Leurs marches, leurs étroites hanches,
Leurs regards, leurs dents blanches,
Les gestes, les tendres baisers,
Et les haleines qui réchauffaient mon cœur.
Oh! Dieu, merci pour cet avant-goût, pour ce bonheur;
Nos femmes sont vraiment garnies de qualités.

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Les complaintes

Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir,
A l'heure où vont mourir les tons et les lumières.
Le village, s'endort : la cloche des saluts
Tinte minablement et tinte ; et les chaumières
Qu'on ferme, et les volets et leurs airs vermoulus
Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines.
Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement
S'entend au loin et réveille un écho. Les plaines
Se remplissent de nuit et de tressaillement.
Personne. A l'horizon, rien que la solitude
Et des nuages lents qui voyagent par tas.
Et dans cet infini d'ombre et de lassitude
Et dans cette douleur des campagnes, là-bas,
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route,
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Meurent, en cette fin de dimanche et de soir.

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Victor Hugo

Hymne

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère ;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau !

Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
À ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue,
Que le haut Panthéon élève dans la nue,
Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours,
La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,
Cette couronne de colonnes
Que le soleil levant redore tous les jours !

Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
À ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe,
En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe,
Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons ;
Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle,
La gloire, aube toujours nouvelle,
Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !

Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

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Les mendiants

Les jours d'hiver quand le froid serre
Le bourg, le clos, le bois, la fange,
Poteaux de haine et de misère,
Par l'infini de la campagne,
Les mendiants ont l'air de fous.

Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes,
Avec leur pain trempé de pluie
Et leur chapeau comme la suie
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;
Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;
On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.

Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage ;
Avec leurs hardes et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;
Et maintenant que Décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix.

Avec leur dos comme un fardeau
Et leur chapeau comme la suie,
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.

Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las -
De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.

Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,
Et se terrent comme des loups,
Au fond d'un trou,
Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor.

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Les vêpres

Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles
Le flux et le reflux des douleurs vespérales.

Lorsque dans son lit froid, derrière sa cloison,
Le malade redit sa dernière oraison ;

Lorsque la folie arde au coeur les lunatiques,
Et que la toux mord à la gorge les étiques ;

Lorsque les yeux troublés de ceux qui vont mourir,
Tout en songeant aux vers, voient le couchant fleurir ;

Lorsque pour les défunts, que demain l'on enterre,
Les fossoyeurs, au son du glas, remuent la terre ;

Lorsque dans les maisons closes on sent les seuils
Heurtés lugubrement par le coin des cercueils ;

Lorsque dans l'escalier étroit montent les bières
Et que la corde râcle au ras de leurs charnières ;

Lorsqu'on croise à jamais, dans la chambre des morts,
Le linceul sur leurs bras, leurs bras sur leurs remords ;

Lorsque les derniers coups de la cloche qui tinte
Meurent dans les lointains, comme une voix éteinte,

Et qu'en fermant les yeux pour s'endormir, la nuit
Etouffe, entre ses cils, la lumière et le bruit :

Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles
Le flux et le reflux des douleurs vespérales.

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Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur

Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
Ainsi qu'une ample fleur,
Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée ;
Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.

La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme,
Ne lui dis rien : car tous les mots sont hasardeux
C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.

La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
Tout simplement, à tes lèvres confie
Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.

Laissons l'esprit fleurir sur les collines
En de capricieux chemins de vanité,
Et faisons simple accueil à la sincérité
Qui tient nos deux coeurs vrais en ses mains cristallines
Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
L'un à l'autre, le soir, lorsque la flamme
Des incomparables diamants
Brûle comme autant d'yeux
Silencieux
Le silence des firmaments.

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Guillaume Apollinaire

Marizibill

Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C'était un juif il sentait l'ail
Et l'avait venant de Formose
Tirée d'un bordel de Changaï

Je connais des gens de toutes sortes
Ils n'égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs coeurs bougent comme leurs portes

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Victor Hugo

Dans l'alcôve sombre

Beau, frais, souriant d'aise à cette vie amère.
Sainte-Beuve


Dans l'alcôve sombre,
Près d'un humble autel,
L'enfant dort à l'ombre
Du lit maternel.
Tandis qu'il repose,
Sa paupière rose,
Pour la terre close,
S'ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves.
Il voit par moments
Le sable des grèves
Plein de diamants ;
Des soleils de flammes,
Et de belles dames
Qui portent des âmes
Dans leurs bras charmants.

Songe qui l'enchante !
Il voit des ruisseaux.
Une voix qui chante
Sort du fond des eaux.
Ses soeurs sont plus belles.
Son père est près d'elles.
Sa mère a des ailes
Comme les oiseaux.

IL voit mille choses
Plus belles encor ;
Des lys et des roses
Plein le corridor ;
Des lacs de délice
Où le poisson glisse,
Où l'onde se plisse
A des roseaux d'or !

Enfant, rêve encore !
Dors, ô mes amours !
Ta jeune âme ignore
Où s'en vont tes jours.
Comme une algue morte
Tu vas, que t'importe !
Le courant t'emporte,
Mais tu dors toujours !

Sans soin, sans étude,
Tu dors en chemin ;
Et l'inquiétude,
A la froide main,
De son ongle aride
Sur ton front candide
Qui n'a point de ride,
N'écrit pas : Demain !

Il dort, innocence !
Les anges sereins
Qui savent d'avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petites mains.

Leurs lèvres effleurent
Ses lèvres de miel.
L'enfant voit qu'ils pleurent
Et dit : Gabriel !
Mais l'ange le touche,
Et, berçant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Lève l'autre au ciel !

Cependant sa mère,
Prompte à le bercer,
Croit qu'une chimère
Le vient oppresser.
Fière, elle l'admire,
L'entend qui soupire,
Et le fait sourire
Avec un baiser.

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Les caresses

Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
Infructueux essais du pauvre amour qui tente
L'impossible union des âmes par les corps.
Vous êtes séparés et seuls comme les morts,
Misérables vivants que le baiser tourmente !

O femme, vainement tu serres dans tes bras
Tes enfants, vrais lambeaux de ta plus pure essence :
Ils ne sont plus toi-même, ils sont eux, les ingrats !
Et jamais, plus jamais, tu ne les reprendras,
Tu leur as dit adieu le jour de leur naissance.

Et tu pleures ta mère, ô fils, en l'embrassant ;
Regrettant que ta vie aujourd'hui t'appartienne,
Tu fais pour la lui rendre un effort impuissant :
Va ! Ta chair ne peut plus redevenir son sang,
Sa force ta santé, ni sa vertu la tienne.

Amis, pour vous aussi l'embrassement est vain,
Vains les regards profonds, vaines les mains pressées :
Jusqu'à l'âme on ne peut s'ouvrir un droit chemin ;
On ne peut mettre, hélas ! Tout le coeur dans la main,
Ni dans le fond des yeux l'infini des pensées.

Et vous, plus malheureux en vos tendres langueurs
Par de plus grands désirs et des formes plus belles,
Amants que le baiser force à crier : 'Je meurs !'
Vos bras sont las avant d'avoir mêlé vos coeurs,
Et vos lèvres n'ont pu que se brûler entre elles.

Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
Infructueux essais d'un pauvre amour qui tente
L'impossible union des âmes par les corps.
Vous êtes séparés et seuls comme les morts,
Misérables vivants que le baiser tourmente.

poem by Rene Francois Armand PrudhommeReport problemRelated quotes
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Cuisson du pain

Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Le bois brûlé se fendillait en braises rouges
Et deux par deux, du bout d'une planche, les gouges
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s'ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.

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Victor Hugo

Elle était pâle, et pourtant rose...

Elle était pâle, et pourtant rose,
Petite avec de grands cheveux.
Elle disait souvent : je n'ose,
Et ne disait jamais : je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible
Pour y faire épeler sa soeur,
Et, comme une lampe paisible,
Elle éclairait ce jeune coeur.

Sur le saint livre que j'admire
Leurs yeux purs venaient se fixer ;
Livre où l'une apprenait à lire,
Où l'autre apprenait à penser !

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,
Elle penchait son front charmant,
Et l'on aurait dit une aïeule,
Tant elle parlait doucement !

Elle lui disait: Sois bien sage!
Sans jamais nommer le démon ;
Leurs mains erraient de page en page
Sur Moïse et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,
Sur Moloch et Léviathan,
Sur l'enfer que Jésus traverse,
Sur l'éden où rampe Satan.

Moi, j'écoutais... - Ô joie immense
De voir la soeur près de la soeur!
Mes yeux s'enivraient en silence
De cette ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte,
Où nous sentions, cachés tous trois,
Entrer par la fenêtre ouverte
Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,
Leurs coeurs, lisant avec ferveur,
Puisaient le beau, le vrai, le juste,
Il me semblait, à moi rêveur,

Entendre chanter des louanges
Autour de nous, comme au saint lieu,
Et voir sous les doigts de ces anges
Tressaillir le livre de Dieu !

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La bêche

Le gel durcit les eaux ; le vent blémit les nues.

A l'orient du pré, dans le sol rêche
Est là qui monte et grelotte, la bêche
Lamentable et nue.

- Fais une croix sur le sol jaune
Avec ta longue main,
Toi qui t'en vas, par le chemin -

La chaumière d'humidité verdâtre
Et ses deux tilleuls foudroyés
Et des cendres dans l'âtre
Et sur le mur encor le piédestal de plâtre,
Mais la Vierge tombée à terre.

- Fais une croix vers les chaumières
Avec ta longue main de paix et de lumière -

Des crapauds morts dans les ornières infinies
Et des poissons dans les roseaux
Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d'oiseau,
Infiniment, là-bas, un cri à l'agonie.

- Fais une croix avec ta main
Pitoyable, sur le chemin -

Dans la lucarne vide de l'étable
L'araignée a tissé l'étoile de poussière ;
Et la ferme sur la rivière,
Par à travers ses chaumes lamentables,
Comme des bras aux mains coupées,
Croise ses poutres d'outre en outre.

- Fais une croix sur le demain,
Définitive, avec ta main -

Un double rang d'arbres et de troncs nus sont abattus,
Au long des routes en déroutes,
Les villages - plus même de cloches pour y sonner
Le hoquetant dies irae
Désespéré, vers l'écho vide et ses bouches cassées.

- Fais une croix aux quatre coins des horizons.

Car c'est la fin des champs et c'est la fin des soirs ;
Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules,
Ses soleils noirs ;
Et des larves éclosent seules
Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes.

A l'orient du pré, dans le sol rêche,
Sur le cadavre épars des vieux labours,
Domine là, et pour toujours,
Plaque de fer clair, latte de bois froid,
La bêche.

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Hommage

Pour y tasser le poids de tes belles lourdeurs,
Tes doubles seins frugaux et savoureux qu'arrose
Ton sang, tes bras bombés que lustre la peau rose,
Ton ventre où les poils roux toisonnent leurs splendeurs,

Je tresserai mes vers comme, au fond des villages,
Assis, au seuil de leur maison, les vieux vanniers
Mêlent les osiers bruns et blancs de leurs paniers,
En dessins nets, pris à l'émail des carrelages.

Ils contiendront les ors fermentés de ton corps ;
Et je les porterai comme des fleurs de fête,
En tas massifs et blonds, au soleil, sur ma tête,
Orgueilleusement clair, comme il convient aux forts.

Ta grande chair me fait songer aux centauresses
Dont Paul Rubens, avec le feu de ses pinceaux,
Incendiait les crins au clair, les bras en graisse,
Les seins pointés vers les yeux verts des lionceaux.

Ton sang était le leur, alors qu'au crépuscule,
Sous tel astre mordant de soir le ciel d'airain,
Leur grande voix hélait quelque farouche Hercule
Que la nuit égarait dans le brouillard marin ;

Et que les sens crispés d'ardeur vers les caresses,
Et le ventre toujours béant vers l'inconnu,
Leurs bras tordaient l'appel lascif vers les adresses
Des monstres noirs, lécheurs de rut, sur un corps nu.

Ce que je choisirais pour le symboliser,
Ce ne seraient ni lys, ni tournesols, ni roses
Ouvrant aux vents frôleurs leur corolle en baiser,
Ni les grands nénuphars dont les pulpes moroses

Et les larges yeux froids, chargés d'éternité,
Bâillent sur l'étang clair leurs rêves immobiles,
Ni le peuple des fleurs despotique et fouetté
De colère et de vent sur les grèves hostiles,

Non - Mais tout frémissant d'aurore et de soleil,
Comme des jets de sang se confondent par gerbes,
En pleine floraison, en plein faste vermeil,
Ce serait un massif de dahlias superbes,

Qui, dans l'automne en feu des jours voluptueux,
Dans la maturité chaude de la matière,
Comme de grands tétons rouges et monstrueux,
Se raidiraient sous les mains d'or de la lumière.


Les forts montent la vie ainsi qu'un escalier,
Sans voir d'abord que les femmes sur leurs passages
Tendent vers eux leurs seins, leurs fronts et leurs visages
Et leurs bras élargis en branches d'espalier.

Ils sont les assoiffés de ciel, nocturne hallier,
Où buissonnent des feux en de noirs paysages,
Et si haut montent-ils, séduits par des présages,
Qu'ils parviennent enfin au suprême palier.

Ils y cueillent des fruits d'astres et de comètes ;
Puis descendent, lassés de gloire et de conquêtes,
L'esprit déçu, les yeux ailleurs, les coeurs brûlés ;

Et regardant alors les femmes qui les guettent,
Ils s'inclinent devant, à deux genoux, et mettent
Entre leurs mains en or les grands mondes volés.

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L'Est, l'Ouest, le Sud, le Nord

Quand tu marches, le pas rythmé, le long des champs,
Aime à nommer pour te plaire à toi-même
Le sud, l'ouest, l'est, le nord,
Mots clairs et doux, mots terribles et forts,
Qui décorent les beaux poèmes.

Qu'ils t'évoquent les bois, les monts et le soleil ;
Qu'ils t'évoquent la mer et le grand port vermeil
Illuminant là-bas les confins de la terre ;
Qu'ils t'évoquent la brousse et les déserts de feu
Et le minaret blanc sur le ciel rouge et bleu
Ou le gel coruscant des montagnes polaires.

Au mois d'avril, au mois de mai,
Le bras ballant, le pas rythmé,
Aime à dire et à redire, pour t'y complaire,
Leurs syllabes autoritaires.

Aux jours d'été, quand midi bout,
Ils sont pareils à quatre aigles qui, tout à coup
Battent l'espace avec de grands vols fous
Et voyagent dans les nuages.
Aux jours d'été, ils sont pareils encor
A des boules d'argent et d'or
Qui dessinent des monts et des vallées,
Immensément, dans les moissons bariolées.
Ils sont aussi les cavaliers du vieil hiver
Qui chevauchent l'averse et fouettent la bourrasque.

Le givre les habille et le brouillard les masque.
Qu'ils s'élancent soit de la plaine ou de la mer,
Dieu sait vers quelle immense et formidable joute,
Ils ravagent les carrefours
Et les villages et les bourgs,
Et les arbres qui font le tour
De l'infini, le long des routes.

Quand tu t'en vas le long d'un champ,
Scande pour toi leurs noms puissants.

Ainsi, la marche alerte et la chanson rapide
Qui célèbrent l'Est, l'Ouest et le Sud et le Nord
Les feront comme entrer dans la chair de ton corps,
Avec leur souffle ardent et leur vol intrépide.
Peut-être ils te diront l'astre qu'ils ont frôlé
Au delà de l'éther où vivent d'autres mondes,
Et Persée et Vénus palpitante et féconde,
Et la Lyre debout sur l'abîme étoilé,
Et la Vierge et Véga et le Lion et l'Ourse,
Tu sentiras alors ton être impétueux
Trouver sa loi dans l'ordre et la splendeur des cieux
Et ton rêve régler son élan et sa course
Sur le cortège d'or des étoiles, là-haut,
Et ta force grandir et tes pensers sans nombre
Laisser choir peu à peu et leur poids et leur ombre
Et l'immensité claire entrer en ton cerveau.

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Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages

Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
On voit, à travers le branchage à nu, monter
Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.

Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
Ne les a vus groupés non loin de notre porte
Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
Nous y songeons souvent avec des pensers doux.

D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
Derrière un seuil usé que protège un auvent,
N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
Et la lampe dont luit l'amicale lumière,

Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
Pour se sentir penser au travers de leurs yeux.

Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
De profonde et tranquille et tendre intimité
Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.

Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent
Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.

Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
Se frippant, feuille à feuille, au jardin des années.

Contre le noir hiver ainsi que des reclus
Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
Et rien ne les abat et rien ne les amène
A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.

Oh 1! les tranquilles gens au fond des vieux villages !
Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur !
Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
Et notre force et notre ardeur dans leur courage !

Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.

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Comme tous les soirs

Le vieux crapaud de la nuit glauque
Vers la lune de fiel et d'or,
C'est lui, là-bas, dans les roseaux,
La morne bouche à fleur des eaux,
Qui rauque.

Là-bas, dans les roseaux,
Ces yeux immensément ouverts
Sur les minuits de l'univers,
C'est lui, dans les roseaux,
Le vieux crapaud de mes sanglots.

Quand les taches des stellaires poisons
Mordent le plomb des horizons
- Ecoute, il se râpe du fer par l'étendue -
C'est lui, cette toujours voix entendue,
Là-bas dans les roseaux.

Monotones, à fleur des eaux,
Monotones, comme des gonds,
Monotones, s'en vont les sons
Monotones, par les automnes.

Les nuits ne sont pas assez longues
Pour que tarissent les diphtongues,
Toutes les mêmes, de ces sons,
Qui se frôlent comme des gonds.

Ni les noroîts assez stridents,
Ni les hivers assez mordants
Avec leur triple rang de dents,
Gel, givre et neige,
Afin que plus ne montent en cortège
Les lamentables lamentos
Du vieux crapaud de mes sanglots.

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Les saints

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

On en connaît qui sont venus,
- dites, de quels pays d'or et d'ivoire !
Depuis des temps que nul n'a retenus,
Dans ma contrée, en sa mémoire.
On en connaît qui sont partis de Trébizonde,
Dieu sait par quels chemins,
N'ayant pour seuls trésors au monde
Que deux lys clairs, entre leurs mains.

Dreling, dreling,
C'est la tête de tous les Saints.

J'en sais de très pauvres, mais très honnêtes,
Là-bas, au fond d'un bourg flamand,
Eloi, Bernard, Corneille, Amand,
Qui font le bien aux bêtes ;
Et quelques-uns laissés pour compte
Aux gens pieux qui vous le content,
En Campine, dans le pays amer,
Par des hommes qu'hallucinait la mer.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

D'autres règnent aux carrefours,
Où les commères les injurient,
A poings tendus, avec furie,
Dès qu'ils ajournent leurs secours ;
Et tels sont gras et tels sont maigres,
Les uns bossus, les autres droits,
Mais tous, revêtus d'or, comme autrefois
Les mages blancs et les rois nègres.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

En voici dont la pauvre image
Orne le môle d'un vieux port
Et que l'orage en ses doigts tord
Sur leur petit socle à ramages ;
D'autres sont là, près du bois sourd,
Dans une niche au creux d'un frêne,
D'où leur tête d'un poids trop lourd
A chu dans l'eau de leur fontaine.

Mais qu'importe qu'ils soient grandis
Ou rabaissés sur cette terre,
Saints de la pluie ou du tonnerre
Ne sont-ils pas au paradis ?
Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi
Leur fête en or, au temps précis,
Où les vents d'ouest, par les champs cornent,
Le premier jour du grand mois morne.

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Les malades

Pâles, nerveux et seuls, les tragiques malades
Vivent avec leurs maux. Ils regardent le soir
Se faire dans leur chambre et grandir les façades.
Une église près d'eux lève son clocher noir,

Heure morte, là-bas, quelque part, en province,
En des quartiers perdus, au fond d'un clos désert,
Où s'endeuillent les murs et les porches dont grince
Le gond monumental, ainsi qu'un poing de fer.

Pâles et seuls les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.

Mais aujourd'hui, barricadés dans le cynisme
De leur dégoût, ils ont l'esprit inquiété :
' Si le bonheur régnait dans ce mâle égoïsme :
' Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté ?

' Ils ont banalement aimé comme les autres
' Les autres ; ils ont cru, bénévoles, aux deuils
' A la souffrance, à des gestes prêcheurs d'apôtres ;
' Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils

' Vides, les îles d'or, là-bas, dans l'or des brumes,
' Où les rêves assis, sous leur manteau vermeil,
' Avec de longs doigts d'or effeuillaient aux écumes
' Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil.

' Cassés, les mâts d'avant, flasques, les grands voiles !
' Laissez la barque aller et s'éteindre les ports :
' Aucun phare ne tend vers les grandes étoiles
' Son bras immensément en feu - les feux sont morts ! '

Nerveux et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.

Et maintenant, leur corps ? - cage d'os pour les fièvres ;
Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents
Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres
Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents.

Et le regret éveille en eux l'orgueil posthume
De s'en aller revivre en un monde nouveau
Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume,
Dresse le Dieu féroce et noir en leur cerveau.

Nerveux et seuls, ils sont les tragiques malades
Aigus de tous leurs maux. Ils regardent les feux
S'épandre sur la ville et les pâles façades
Comme de grands linceuls venir au devant d'eux.

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Là-bas

Calmes voluptueux, avec des encensoirs
Et des rythmes lointains par le soir solitaire,
Claire heure alanguissante et fondante des soirs,
Le soir sur des lits d'or s'endort avec la terre,
Sous des rideaux de pourpre, et longuement se tait !

Calmes voluptueux, avec de grands nuages,
Et des îles de nacre et des plages d'argent
Et des perles et des coraux et le bougeant
Saphir des étoiles, à travers les feuillages,
Et de roses odeurs et des roses de lait,
Pour s'en aller vers les couchants et se défaire
De soi, comme une fin lente de jour, un jour,
En un voyage ardent et mol comme l'amour
Et légendaire ainsi qu'un départ de galère !

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