Le mont
Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Règne, infiniment, la nuit,
Tragique et lourd, sur la campagne lasse.
Par les carreaux de leurs fenêtres basses,
Les chaumières pauvres et vieilles
De loin en loin, comme des gens, surveillent.
Aux pieds de leurs digues en terre,
Les clos ont peur du colossal mystère
Que recèle le mont,
Lorsqu'il règne, toute la nuit,
Avec son ombre prosternée,
En prière, devant lui.
Sous les rochers qu'il accumule,
S'élabore la vie énorme et minuscule
Des atomes et des poussières.
Les fers, les plombs, les ors, les pierres
Y reposent. Et les joyaux et leurs yeux lourds
Qui ne peuvent se voir dormir,
Mais qui s'éveilleront pour tout à coup frémir
D'une rouge clarté suprême,
Attendent là que, fièrement, un jour,
Au front des rois, ils surgissent en diadèmes.
Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Déchire et domine la nuit,
Avec ses rocs plantés, en pointes, sur sa tête.
Il abritait, aux temps anciens, des bêtes
Monstrueuses, que des hommes, vêtus de peaux,
Tuaient à coups de hache et de marteaux,
Et dépeçaient en des fêtes, envenimées
De disputes, de cris, de sang et de fumées.
Sous un sol dur, compact et gras,
Les silex clairs, les os géants, les dents énormes
Dorment,
Restes blanchis de meurtre ou de combat.
Des blocs immobiles, ainsi que des statues,
Que les gouttes de l'eau qui filtre ont revêtues
De tuniques de nacre et d'écailles d'argent,
S'y regardent, depuis mille et mille ans.
Le silence y séjourne - et, seul, on y entend,
Sur ces pierres de haut en bas luisantes,
Le même choc des gouttes d'eau tombantes,
Une à une, depuis mille ans.
Un murmure lointain de songe et de légende
Circule, autour de lui, la nuit,
Lorsque, de loin, son front commande
Aux souvenirs, dans les veillées.
On songe alors à ses grottes taillées,
Où travaillaient des nains, sur des enclumes d'or,
Où leurs ombres couraient, dansaient, votaient,
Dans le décor
Tragique et merveilleux des antres noirs.
Au jour levant, la caverne semblait un bouge,
Mais les brasiers, soudainement, les soirs,
Y soulevaient de gigantesques ailes
Qui s'en allaient
- Plumes et étincelles -
Frôler, de haut en bas, les parois rouges.
Jadis, Vénus ardente et pâle,
Sachant qu'un jardin d'or y fleurissait de sang,
Y recueillit au coeur des feux, l'amour resplendissant
Et les braises des passions fatales.
Elle s'y penchait, au-dessus de la flamme,
Elle y chauffait ses seins cruels et ses yeux clairs
Et condensait, au tréfonds de sa chair,
L'inextinguible ardeur qui fait flamber les âmes.
Les villages s'en souviennent : c'était l'hiver ;
Le gel compact avait durci les berges ;
Le sol sonnait froid, l'arbre dressait, dans l'air,
Ses branchages comme des verges ;
Des lueurs d'or couraient au ras des neiges.
On avait vu Vénus et son cortège
Passer, brûlante et nue, à travers la campagne,
Les hommes fous crier d'amour vers leurs compagnes,
Les chiens casser leur chaîne et les taureaux
S'ériger lourds et leurs soufflants naseaux,
Dans l'étable nocturne, ameuter la tempête.
Ce mont,
Avec son ombre, en prière, devant lui,
Chargeait de son mystère et de sa nuit
Les coeurs naïfs et leurs ardeurs secrètes.
Il incarnait l'immensité ;
Ses blocs dataient des premiers temps du monde,
Des forêts d'or avaient grandi, s'étaient entées
Sur sa base, pour s'élever et s'abaisser
Et retomber vers les plaines fécondes
Et ressurgir encor de leur poussière.
Les siècles le sacraient - et l'on eût dit, à voir
L'énorme entassement se bossuer, le soir,
Qu'un orage, sur le coteau, s'était fait pierre.
Je suis entré avec des torches, au coeur du mont,
Ombres et feux semblaient sortir de moi,
Ils projetaient leur vol brusque, sur les parois,
De l'un à l'autre bout des salles colossales.
Les déesses, les nains, les ors profonds,
Les yeux clos des joyaux, la fable
Des batailles entre hommes et dragons
Mêlaient leurs souvenirs en tourbillons ;
J'étais le miroir vague et formidable,
J'étais le carrefour, où tout se rencontrait ;
Le sol, le roc, le feu, la nuit et la forêt
Semblaient les substances mêmes de ma pensée ;
Je m'emplissais de peur ; j'étais comme insensé
De vivre et de sentir tant de siècles frémir
En cet instant du temps que je serai dans l'avenir.
Mon âme était anxieuse d'être elle-même ;
Elle s'illimitait en une âme suprême
Et violente, où l'univers se résumait ;
Sur la vie et la mort planait même visage,
Je ne distinguais plus leur forme au fond des âges ;
Tout me semblait présent et je me transformais
Moi-même, et je me confondais avec un être, immense
Qui ne voit plus quand tout finit, quand tout commence,
Ni pourquoi la tragique humanité
Avec ses cris, avec ses pleurs, avec ses plaintes,
Traîne ses pas marqués de sang, au labyrinthe
De la nocturne et flamboyante éternité.
Ce mont,
Avec son ombre projetée,
Au clair de la lune, devant lui,
Oppresse, infiniment, la nuit,
Le songe épars sur les campagnes lasses.
poem by Emile Verhaeren

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Les nombres
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres,
Le front fendu, d'avoir buté,
Obstinément, contre leur fixité.
Arbres roides dans le sol clair
Et ramures en sillages d'éclair
Et fûts comme un faisceau de lances
Et rocs symétriques dans l'air,
Blocs de peur et de silence.
Là-haut, le million épars des diamants
Et les regards, aux firmaments,
Myriadaires des étoiles ;
Et des voiles après des voiles,
Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments.
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.
Ils me fixent, avec leurs yeux de leurs problèmes ;
Ils sont, pour éternellement rester : les mêmes.
Primordiaux et définis,
Ils tiennent le monde entre leurs infinis ;
Ils expliquent le fond et l'essence des choses,
Puisqu'à travers les temps planent leurs causes.
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.
Mes yeux ouverts ? - dites leurs prodiges !
Mes yeux fermés ? - dites leurs vertiges !
Voici leur marche rotatoire
Cercle après cercle, en ma mémoire,
Je suis l'immensément perdu,
Le front vrillé, le coeur tordu,
Les bras battants, les yeux hagards,
Dans les hasards des cauchemars.
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.
Textes de quelles lois infiniment lointaines ?
Restes de quels géométriques univers ?
Havres, d'où sont partis, par des routes certaines,
Ceux qui pourtant se sont perdus de mer en mer ?
Regards abstraits, lobes vides et sans paupières,
Clous dans du fer, lames en pointe entre des pierres ?
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres !
Mon cerveau triste, au bord des livres,
S'est épuisé, de tout son sang,
Dans leur trou d'ombre éblouissant ;
Devant mes yeux, les textes ivres
S'entremêlent, serpents tordus ;
Mes poings sont las d'être tendus,
Par au travers de mes nuits sombres,
Avec, au bout, le poids des nombres,
Avec, toujours, la lassitude
De leurs barres de certitude.
Je suis l'halluciné de la forêt des Nombres.
Dites ! Jusques à quand, là-haut,
Le million épars des diamants
Et les regards, aux firmaments
Myriadaires, des étoiles,
Et ces voiles après ces voiles,
Autour de l'Isis d'or qui rêve aux firmaments ?
poem by Emile Verhaeren

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Le meunier
Le vieux meunier du moulin noir,
On l'enterra, l'hiver, un soir
De froid rugueux, de bise aiguë
En un terrain de cendre et de ciguës.
Le jour dardait sa clarté fausse
Sur la bêche du fossoyeur ;
Un chien errait près de la fosse,
L'aboi tendu vers la lueur.
La bêche, à chacune des pelletées,
Telle un miroir se déplaçait,
Luisait, mordait et s'enfonçait,
Sous les terres violentées.
La fin du jour s'emplit d'ombres suspectes.
Sur fond de ciel, le fossoyeur,
Comme un énorme insecte,
Semblait lutter avec la peur ;
La bêche entre ses mains tremblait,
Le sol se crevassait
Et quoi qu'il fit, rien ne comblait
Le trou qui, devant lui,
Comme la nuit, s'élargissait.
Au village là-bas,
Personne au mort n'avait prêté deux draps.
Au village là-bas,
Nul n'avait dit une prière.
Au village là-bas,
Personne au mort n'avait sonné le glas.
Au village là-bas,
Aucun n'avait voulu clouer la bière.
Et les maisons et les chaumières
Qui regardaient le cimetière,
Pour ne point voir, étaient là toutes,
Volets fermés, le long des routes.
Le fossoyeur se sentit seul
Devant ce défunt sans linceul
Dont tous avaient gardé la haine
Et la crainte, dans les veines.
Sur sa butte morne de soir,
Le vieux meunier du moulin noir,
Jadis, avait vécu d'accord
Avec l'espace et l'étendue
Et les tempêtes suspendues
Aux gestes fous des vents du Nord ;
Son coeur avait longuement écouté
Ce que les bouches d'ombre et d'or
Des étoiles dévoilent
Aux attentifs d'éternité ;
Les cirques gris des bruyères austères
L'avaient cerné de leur mystère
A l'heure où l'énigme s'éveille
Et parle à l'âme et la conseille.
Les grands courants qui traversent tout ce qui vit
Etaient, avec leur force, entrés dans son esprit,
Si bien que par son âme isolée et profonde
Ce simple avait senti passer et fermenter le monde.
Les plus anciens ne savaient pas
Depuis quels jours, loin du village,
Il perdurait, là-bas,
Guettant l'envol et les voyages
Des feux dans les nuages.
Il effrayait par le silence
Dont il avait, sans bruit,
Tissé son existence ;
Il effrayait encor
Par les yeux d'or
De son moulin tout à coup clairs, la nuit.
Et personne n'aurait connu
Son agonie et puis sa mort,
N'était que les quatre ailes
Qu'il agitait vers l'inconnu,
Comme des suppliques éternelles,
Ne s'étaient, un matin,
Définitivement fixées,
Noires et immobilisées,
Telle une croix sur un destin.
Le fossoyeur voyait l'ombre et ses houles
Grandir comme des foules
Et le village et ses closes fenêtres
Se fondre au loin et disparaître.
L'universelle inquiétude
Peuplait de cris la solitude ;
En voiles noirs et bruns,
Le vent passait comme quelqu'un ;
Tout le vague des horizons mobiles
Devenait remuement et frôlement hostile
Jusqu'au moment où, les yeux fous,
Jetant sa bêche n'importe où,
Avec les bras multiples de la nuit
En menaces, derrière lui,
Jusqu'au fleuve, il s'enfuit.
Alors,
Le silence se fit, total, par l'étendue,
Le trou parut géant dans la terre tendue
Et rien ne bougea plus ;
Et seules les plaines inassouvies
Absorbèrent alors
En leur immensité,
Ce mort
Dont leur mystère avait illimité
Et exalté jusque dans l'infini, la vie.
poem by Emile Verhaeren

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Le monde
Le monde est fait avec des astres et des hommes.
Là-haut,
Depuis quels temps à tout jamais silencieux,
Là-haut,
En quels jardins profonds et violents des cieux,
Là-haut,
Autour de quels soleils,
Pareils
à des ruches de feux,
Tourne, dans la splendeur de l'espace énergique,
L'essaim myriadaire et merveilleux
Des planètes tragiques ?
Tel astre, on ne sait quand, leur a donné l'essor
Ainsi qu'à des abeilles ;
Et les voici, volant parmi les fleurs, les treilles
Et les jardins de l'éther d'or ;
Et voici que chacune, en sa ronde éternelle,
Qui s'éclaire la nuit, qui se voile le jour,
Va, s'éloigne, revient, mais gravite toujours,
Autour de son étoile maternelle.
ô ce tournoiement fou de lumières ardentes !
Ce grand silence blanc et cet ordre total
Présidant à la course effrénée et grondante
Des orbes d'or, autour de leur brasier natal ;
Et ce pullulement logique et monstrueux ;
Et ces feuilles de flamme, et ces buissons de feux
Poussant toujours plus loin, grimpant toujours plus haut,
Naissant, mourant, ou se multipliant eux-mêmes
Et s'éclairant et se brûlant entre eux,
Ainsi que les joyaux
D'un insondable étagement de diadèmes.
La terre est un éclat de diamant tombé,
On ne sait quand, jadis, des couronnes du ciel.
Le froid torpide et lent, l'air humide et plombé
Ont apaisé son feu brusque et torrentiel ;
Les eaux des océans ont blêmi sa surface ;
Les monts ont soulevé leur échine de glaces ;
Les bois ont tressailli, du sol jusques au faîte,
D'un rut ou d'un combat rouge et noueux de bêtes ;
Les désastres croulant des levants aux ponants
Ont tour à tour fait ou défait les continents ;
Là-bas où le cyclone en ses colères bout,
Les caps se sont dressés sur le flot âpre et fou ;
L'effort universel des heurts, des chocs, des chutes,
En sa folie énorme a peu à peu décru
Et lentement, après mille ans d'ombre et de lutte,
L'homme, dans le miroir de l'univers, s'est apparu.
Il fut le maître
Qui, tout à coup,
Avec son torse droit, avec son front debout,
S'affirmait tel-et s'isolait de ses ancêtres.
Et la terre, avec ses jours, avec ses nuits,
Immensément, à l'infini,
De l'est à l'ouest s'étendit devant lui ;
Et les premiers envols des premières pensées
Du fond d'une cervelle humaine
Et souveraine
Eut lieu sous le soleil.
Les pensées !
Ô leurs essors fougueux, leurs flammes dispersées,
Leur rouge acharnement ou leur accord vermeil !
Comme là-haut les étoiles criblaient la nue
Elles se constellaient sur la plaine inconnue ;
Elles roulaient dans l'espace, telles des feux,
Gravissaient la montagne, illuminaient le fleuve
Et jetaient leur parure universelle et neuve
De mer en mer, sur les pays silencieux.
Mais pour qu'enfin s'établît l'harmonie
Au sein de leurs tumultes d'or
Comme là-haut toujours, comme là-haut encor,
Pareils
A des soleils,
Apparurent et s'exaltèrent,
Parmi les races de la terre,
Les génies.
Avec des coeurs de flamme et des lèvres de miel,
Ils disaient simplement le verbe essentiel,
Et tous les vols épars dans la nuit angoissée
Se rabattaient vers la ruche de leur pensée.
Autour d'eux gravitaient les flux et les remous
De la recherche ardente et des problèmes fous ;
L'ombre fut attentive à leur brusque lumière ;
Un tressaillement neuf parcourut la matière ;
Les eaux, les bois, les monts se sentirent légers
Sous les souffles marins, sous les vents bocagers ;
Les flots semblaient danser et s'envoler les branches,
Les rocs vibraient sous les baisers de sources blanches,
Tout se renouvelait jusqu'en ses profondeurs :
Le vrai, le bien, l'amour, la beauté, la laideur.
Des liens subtils faits de fluides et d'étincelles
Composaient le tissu d'une âme universelle
Et l'étendue où se croisaient tous ces aimants
Vécut enfin, d'après la loi qui règne aux firmaments.
Le monde est fait avec des astres et des hommes.
poem by Emile Verhaeren

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Le ramasseur d'épaves
L'ombre qui sous la lune
Tombait, longue et pâle, des dunes,
Longeait la grève et dentelait la mer.
De loin en loin, apparaissaient des phares
Qui se mouvaient, jaunes et verts,
Avec des gestes sur la mer.
Le vieux chercheur d'épaves rares
Fouille le sable, avec des yeux d'avare,
Et va ; - son ombre
Autour de son pas lent fait de l'ombre plus sombre.
Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses ;
Flots d'ailes blanches qui se déplacent,
Les mouettes fuient dans la nuit ;
Il les regarde, et puis s'éloigne et puis s'entête.
A revenir, et puis s'en va et puis s'arrête :
Sa petite pipe de bois
Darde soudain d'entre ses doigts
Un éclat rouge.
Un garde-côte, du haut des dunes
Qui dominent les bouges,
Parfois l'interpelle de loin,
Mais le chercheur d'épaves et de fortune
Ne répond point.
Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre,
Par les chemins qui font le tour de la mer ;
Il marche et marche encore - et tout son être
Est imbibé d'orage et de grands vents amers.
Il va lassé, mais il va seul,
Rude et têtu passant du soir,
Il va toujours, toujours, toujours, avec l'espoir,
Depuis combien d'années
Gardé, que les vagues des destinées
Quand même, un jour, en leur linceul
D'écume et de fureur, étaleront,
Devant les deux yeux fous qui incendient sa tête,
L'or voyageur que les cent mains de la tempête
Jettent à l'inconnu qui marche aux horizons.
poem by Emile Verhaeren

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Les mendiants
Les jours d'hiver quand le froid serre
Le bourg, le clos, le bois, la fange,
Poteaux de haine et de misère,
Par l'infini de la campagne,
Les mendiants ont l'air de fous.
Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes,
Avec leur pain trempé de pluie
Et leur chapeau comme la suie
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;
Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;
On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.
Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage ;
Avec leurs hardes et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;
Et maintenant que Décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix.
Avec leur dos comme un fardeau
Et leur chapeau comme la suie,
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.
Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las -
De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.
Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,
Et se terrent comme des loups,
Au fond d'un trou,
Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor.
poem by Emile Verhaeren

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Le voyage
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
An fouet soudain des montantes marées !
Oh ce regonflement de vie immense et lourd
Et ces grands flots, oiseaux d'écume,
Qui s'abattent du large, en un effroi de plumes,
Et reviennent sans cesse et repartent toujours !
La mer est belle et claire et pleine de voyages.
A quoi bon s'attarder près des phares du soir
Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs
Réverbérer au loin des lumières trop sages ?
La mer est belle et claire et pleine de voyages
Et les flammes des horizons, comme des dents,
Mordent le désir fou, dans chaque coeur ardent :
L'inconnu est seul roi des volontés sauvages.
Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l'étendue éclatante et hagarde.
Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N'a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s'en revenir,
Du bout des mers de la terre,
Vers l'avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !
Ou bien là-bas, se frayer des chemins,
A travers des forêts que la peur accapare
Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims
De peuples nains, défiants et bizarres.
Et pénétrer leurs moeurs, leur race et leur esprit
Et surprendre leur culte et ses tortures,
Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,
Toute la sournoise étrangeté de la nature !
Oh ! les torridités du Sud - ou bien encor
La pâle et lucide splendeur des pôles
Que le monde retient, sur ses épaules,
Depuis combien de milliers d'ans, au Nord ?
Dites, l'errance au loin en des ténèbres claires,
Et les minuits monumentaux des gels polaires,
Et l'hivernage, au fond d'un large bateau blanc,
Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,
Et la neige qui choit, comme une somnolence,
Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.
Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,
Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,
Vivre pour s'en aller - dès que le printemps rouge
Aura cassé l'hiver compact qui déjà bouge -
Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni
Et rencontrer, malgré les volontés adverses,
Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,
De part en part, le coeur glacé de l'infini.
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain dorment encor...
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées
Aux coups de fouet soudains des montantes marées !
poem by Emile Verhaeren

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Plus loin que les gares, le soir
L'ombre s'installe, avec brutalité ;
Mais les ciseaux de la lumière,
Au long des quais, coupent l'obscurité,
A coups menus, de réverbère en réverbère.
La gare immense et ses vitraux larges et droits
Brillent, comme une châsse, en la nuit sourde,
Tandis que des voiles de suie et d'ombre lourde
Choient sur les murs trapus et les hautains beffrois.
Et le lent défilé des trains funèbres
Commence, avec leurs bruits de gonds
Et l'entrechoquement brutal de leurs wagons,
Disparaissant - tels des cercueils - vers les ténèbres.
Des cris ! - Et quelquefois de tragiques signaux,
Par-dessus les adieux et les gestes des foules.
Puis un départ, puis un arrêt - et le train roule
Et roule avec des bruits de lime et de marteaux.
La campagne sournoise et la forêt sauvage
L'absorbent tour à tour en leur nocturne effroi ;
Et c'est le mont énorme et le tunnel étroit
Et la mer tout entière, au bout du long voyage.
A l'aube, apparaissent les bricks légers et clairs,
Avec leur charge d'ambre et de minerai rose
Et le vol bigarré des pavillons dans l'air
Et les agrès mentis où des aras se posent.
Et les focs roux et les poupes couleur safran,
Et les câbles tordus et les quilles barbares,
Et les sabords lustrés de cuivre et de guitran
Et les mâts verts et bleus des îles Baléares,
Et les marins venus on ne sait d'où, là-bas,
Par au delà des mers de faste et de victoire,
Avec leurs chants si doux et leurs gestes si las
Et des dragons sculptés sur leur étrave noire.
Tout le rêve debout comme une armée attend :
Et les longs flots du port, pareils à des guirlandes,
Se déroulent, au long des vieux bateaux, partant
Vers quelle ardente et blanche et divine Finlande.
Et tout s'oublie - et les tunnels et les wagons
Et les gares de suie et de charbon couvertes -
Devant l'appel fiévreux et fou des horizons
Et les portes du monde en plein soleil ouvertes.
poem by Emile Verhaeren

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Le silence
Depuis l'été que se brisa sur elle
Le dernier coup d'éclair et de tonnerre,
Le silence n'est point sorti
De la bruyère.
Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n'est assez fort
Pour déchirer l'espace intense et mort.
Depuis l'été de tonnerres chargé,
Le silence n'a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l'allonge.
Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits ;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L'ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D'un vol planant de grands oiseaux.
Depuis le dernier coup d'éclair rayant la terre,
Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire.
Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu'il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l'inquiétude
De l'inconnu qu'il inocule.
Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir ;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs ;
Des sentes complexes comme des signes
S'entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s'en va l'égarement.
Depuis l'éclair par l'orage forgé,
L'âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N'a point changé.
Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S'asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.
Et les hameaux qui l'avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas ;
Mornes d'ennui et d'impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets - et redoutent de voir,
A travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s'ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d'argent de ses mystères.
poem by Emile Verhaeren

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Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie
Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
Dis, combien l'absence, même d'un jour,
Attriste et attise l'amour ,
Et le réveille, en ses brûlures endormies ?
Je m'en vais au-devant de ceux
Qui reviennent des lointains merveilleux
Où, dès l'aube, tu es allée ;
Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée ;
Et, sur la route, épiant leur venue,
Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
Encor clairs de t'avoir vue.
Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
poem by Emile Verhaeren

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L'éternelle lueur
Dites, les gens, les vieilles gens,
Que s'exaltent les coeurs dans vos hameaux ;
Dites, les gens, les vieilles gens,
Que la clarté s'éveille en vos carreaux
Qui regardent la route,
Car les mages avec leurs blancs manteaux,
Car les bergers avec leurs blancs troupeaux,
Sont là qui débouchent et qui écoutent
Et qui s'avancent sur la route.
Voici le prince Charlemagne ;
Et Frédéric dont la barbe bataille
Dans les guerres, en Allemagne :
Et puis voici Louis qui fit Versailles ;
Voici le triste enfant prodigue
Qui s'en revient, avec pourceaux et chiens,
Des pays lourds de la fatigue ;
Voici les béliers noirs qu'un patriarche,
Aux temps lointains, apprivoisait dans l'arche ;
Voici les pâtres de Chaldée
Qui contemplaient la nuit avec les yeux de leur idée,
Et ceux de Flandre et de Zélande
Qui s'estompent dans la légende
Et le brouillard, au fond des landes.
L'étrange et solennel cortège
Et les traînes des longs manteaux
Et les bruits d'osselets que font les pattes du troupeau
Frôlent et animent la neige.
Là-haut, le gel s'étage en promenoirs
Que tachettent des feux, pareils à des acides,
Et d'où les anges clairs et translucides
Semblent surgir et flamboyer en des miroirs.
On aperçoit Saint Gabriel qui fut sculpté,
Au village, jadis, dans l'or du tabernacle ;
Saint Raphaël vêtu d'éclairs et de beauté ;
Et Saint Michel dont la bergère ouït l'oracle.
Alors soudain, sur terre, au bout des plaines,
Sous une étoile immense aux feux bougeants
Une étable s'éclaire et les haleines
Et d'un âne et d'un boeuf fument dans l'air d'argent,
A la clarté qui sort
Mystique et douce de son corps,
Une Vierge répare et dispose des langes,
Et, près du seuil, où sommeille un agneau,
Un charpentier fait un berceau,
Avec des planches.
Sans qu'ils voient l'auréole qui les couronne,
Ils travaillent, tous deux, silencieusement
Et prononcent de temps en temps
Un nom divin qui les étonne.
Autour des murs et sous le toit,
L'atmosphère s'épand si pure et si fervente
Qu'on sent que des genoux invisibles se ploient
Et que la vie entière est dans l'attente.
Oh ! vous, les gens, les vieilles gens,
Qui regardez passer dans vos villages
Les empereurs et les bergers et les rois mages
Et leurs bêtes dont le troupeau les suit,
Penchez-vous tous à vos fenêtres,
Pour voir enfin, dans le fond de la nuit,
Ce qui, depuis mille et mille ans,
S'efforce à naître.
poem by Emile Verhaeren

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J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace ;
Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
Je me sentais le coeur à la fois glace et braise
Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
Mais tu me dis le mot qui bellement console
Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour ;
Et je vivais avec le feu,de ta parole
Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
L'homme diminué que je me sentais être,
Pour moi-même et pour tous, n'existait pas pour toi ;
Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
Et je croyais en la santé, avec ta foi.
Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
poem by Emile Verhaeren

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Les horloges
La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons qui se cognent, là-bas;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;
Émaux naifs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d'antan, chiffres maigres et vieux;
Lunes des corridors vides et blêmes,
Les horloges, avec leurs yeux ;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes
Boutique en bois de mots sournois,
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;
Gaines de chêne et bornes d'ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;
Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant
Les horloges que j'interroge
Serrent ma peur en leur compas.
poem by Emile Verhaeren

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Les meules
Comme des tentes pour les blés
Les grandes meules fraternelles
Se rassemblent l'hiver sur les champs isolés
Et l'autan noir rôde autour d'elles
Les solides faucheurs du bourg
Les ont, sous la rude pesée
De leurs fermes genoux et de leurs coudes lourds,
Dûment, sur le sol dur, tassées.
Les grains sont tournés au-dedans,
Mais au-dehors pointent les pailles
Avec leur lame aiguë, avec leur bout mordant,
Comme des lances en bataille.
Chaque meule est dard et couteau
Contre ce qui tord, use ou case,
Contre les dents du gel et les griffes de l'eau
Et les grands vents trouant l'espace.
Ainsi, pendant les mois de rage ou de torpeur,
Se recueille, sans défaillir, leur force close.
Le grain, qui doucement au fond d'elles repose,
Y vit d'une vie ample et sourde comme un coeur.
Loin du bourg où retentissent les attelages
Et qui tille le chanvre et qui bat le méteil,
Avec leurs chaumes d'or sous un pâle soleil,
Elles forment là-bas, comme un autre village
Le silence circule autour d'elles, et, lent,
S'en vient dormir, le soir, auprès du blé qui rêve.
La lune monte et luit et le gel brusque enlève
Tout nuage au ciel torpide et somnolent ;
Et les meules alors, sous les astres sans nombre,
Semblent se redresser plus haut que les maisons
Et tout à coup atteindre et barrer l'horizon
Si loin sur les champs nus se prolongent leurs ombres.
Mais dès que cessent les temps froids
Et qu'une écume de verdure
Mousse à la cime innombrable des bois,
Toutes les meules à la fois
S'illuminent sur la plaine moins dure.
L'aile du vent bat du Midi,
Tout chant d'oiseau semble un présage.
L'alouette bondit et rebondit
En un vol saccadé vers les plus hauts nuages.
Les vieilles gens quittent leur seuil.
Oh ! cette heure où les meules
Lasses enfin d'être seules
Font bel accueil
A ceux que l'hiver grisâtre
A fiancés au coin de l'âtre
Et leur prêtent pour qu'ils s'aiment dans le mystère
L'ombre immense qu'elles étendent sur la terre.
Ils s'en viennent, chacun par un chemin à soi
Longeant les clos jusqu'à la plaine,
Et leurs pas sont pressés dès qu'ils quittent leur toit
Et courte et brusque est leur haleine.
Ils sont déjà l'un à l'autre, bien que leurs pas
Soient encor loin des grandes meules ;
Ils se tendent leurs coeurs ; ils se tendraient leurs bras
S'ils étaient seuls sur les éteules.
Et quand ils se sont joints, ils s'étreignent si fort
Qu'on dirait deux gerbes de paille
Qu'un large poing serre entre elles, et noue et tord
Autour des cornes des aumailles.
Le baiser ferme et cru court soudain sur leur peau,
Leurs corps l'un de l'autre s'enivrent,
Leur désir retenu, ainsi qu'un chien sous l'eau,
Mord, s'affole, et se délivre.
Mais jusqu'au moindre râle et jusqu'au moindre cri
De leurs spasmes réunis
Tout s'étouffe dans l'ombre et le vent qui circule
De meule en meule, au crépuscule.
Et maintenant que s'en viennent des bourgs lointains
Ceux qui transportent les graines et les pailles
Vers la grange de chaume où les fléaux travaillent,
Les meules ont vécu leur gloire et leur destin.
Elles croulent l'une après l'autre au soir penchant
Dans le vide tragique et ténébreux des champs.
Le sol redevient vert où se tassait leur masse.
Et seuls les amants clairs qui forgent l'avenir
Gardent encor dans leur coeur fou le souvenir
Des meules projetant leur ombre dans l'espace.
poem by Emile Verhaeren

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La nuit
Depuis que dans la plaine immense il s'est fait soir,
Avec de lourds marteaux et des blocs taciturnes,
L'ombre bâtit ses murs et ses donjons nocturnes
Comme un Escurial revêtu d'argent noir.
Le ciel prodigieux domine, embrasé d'astres,
- Voûte d'ébène et d'or où fourmillent des yeux -
Et s'érigent, d'un jet, vers ce plafond de feux,
Les hêtres et les pins, pareils à des pilastres.
Comme de blancs linceuls éclairés de flambeaux,
Les lacs brillent, frappés de lumières stellaires,
Les champs, ils sont coupés, en clos quadrangulaires,
Et miroitent, ainsi que d'énormes tombeaux.
Et telle, avec ses coins et ses salles funèbres,
Tout entière bâtie en mystère, en terreur,
La nuit paraît le noir palais d'un empereur
Accoudé quelque part, au loin, dans les ténèbres.
poem by Emile Verhaeren

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Le bazar
C'est un bazar, au bout des faubourgs rouges :
Etalages toujours montants, toujours accrus,
Tumulte et cris jetés, gestes vifs et bourrus
Et lettres d'or, qui soudain bougent,
En torsades, sur la façade.
C'est un bazar, avec des murs géants
Et des balcons et des sous-sols béants
Et des tympans montés sur des corniches
Et des drapeaux et des affiches
Où deux clowns noirs plument un ange.
On y étale à certains jours,
En de vaines et frivoles boutiques,
Ce que l'humanité des temps antiques
Croyait divinement être l'amour ;
Aussi les Dieux et leur beauté
Et l'effrayant aspect de leur éternité
Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes
Et les livres qui les blasphèment.
Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
Sont là, sur des étaux et s'empoussièrent ;
Des mots qui renfermaient l'âme du monde
Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous
Sont charriés et ballottés, dans la faconde
Des camelots et des voyous.
L'immensité se serre en des armoires
Dérisoires et rayonne de plaies ;
Et le sens même de la gloire
Se définit par des monnaies.
Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
C'est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
S'y bousculent près des comptoirs ;
La foule - oh ses désirs multipliés,
Par centaines et par milliers ! -
Y tourne, y monte, au long des escaliers,
Et s'érige folle et sauvage,
En spirale, vers les étages.
Là-haut, c'est la pensée
Immortelle, mais convulsée,
Avec ses triomphes et ses surprises,
Qu'à la hâte on expertise.
Tous ceux dont le cerveau
S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux,
Tous les chercheurs qui se fixent pour cible
Le front d'airain de l'impossible
Et le cassent, pour que les découvertes
S'en échappent, ailes ouvertes,
Sont là gauches, fiévreux, distraits,
Dupes des gens qui les renient
Mais utilisent leur génie,
Et font argent de leurs secrets.
Oh ! les Edens, là-bas, au bout du monde,
Avec des glaciers purs à leurs sommets sacrés,
Que ces voyants des lois profondes
Ont explorés,
Sans se douter qu'ils sont les Dieux.
Oh ! leur ardeur à recréer la vie,
Selon la foi qu'ils ont en eux
Et la douceur et la bonté de leurs grands yeux,
Quand, revenus de l'inconnu
Vers les hommes, d'où ils s'érigent,
On leur vole ce qui leur reste aux mains
De vérité conquise et de destin.
C'est un bazar tout en vertiges
Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
Et ses vagues d'argent et d'or ;
C'est un bazar tout en décors,
Avec des tours, avec des rampes de lumières ;
C'est un bazar bâti si haut que, dans la nuit,
Il apparaît la bête et de flamme et de bruit
Qui monte épouvanter le silence stellaire.
poem by Emile Verhaeren

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L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles
L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles ;
Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
Il n'importe que leur raison adhère ou raille
Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs ;
Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
Ils regardent le jour luire de plage en plage,
Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs ;
La fixe certitude et le tremblant espoir
Pour leurs regards ardents ont le même visage.
Heureux et clairs, ils croient, avec avidité ;
Leur âme est la profonde et soudaine clarté
Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes ;
Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux,
Vivant des vérités que renferment leurs yeux
Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore ;
Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
poem by Emile Verhaeren

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Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles
Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,
Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !
Tant elle répandait d'amoureuses rosées
Sur les fleurs et sur nous !
Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,
Car tu me regardais avec toute ton âme !
J'admirais la beauté dont ton front se revêt.
Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,
La tendre rêverie en ton coeur commencée
Dans mon coeur s'achevait !
Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie
Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,
Si douces toutes deux !
Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !
C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !
Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !
C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !
C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre
Comme l'étoile aux cieux !
C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,
L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !
C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.
C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,
A versé la beauté, comme une coupe pleine,
Et dans mon coeur l'amour !
Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.
C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.
La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :
Laisse-toi couronner !
Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,
Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,
Poussière que l'orgueil rapporte des combats,
Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,
Qui ronge tristement les écorces amères
Des choses d'ici-bas ;
Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,
Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,
Et toutes les chansons de cette douce lyre
Qu'on appelle le coeur !
Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;
Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,
Les âmes ont l'amour !
21 mai 1833
poem by Victor Hugo

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L'âme de la ville
Les toits semblent perdus
Et les clochers et les pignons fondus,
Dans ces matins fuligineux et rouges,
Où, feu à feu, des signaux bougent.
Une courbe de viaduc énorme
Longe les quais mornes et uniformes ;
Un train s'ébranle immense et las.
Là-bas,
Un steamer rauque avec un bruit de corne.
Et par les quais uniformes et mornes,
Et par les ponts et par les rues,
Se bousculent, en leurs cohues,
Sur des écrans de brumes crues,
Des ombres et des ombres.
Un air de soufre et de naphte s'exhale ;
Un soleil trouble et monstrueux s'étale ;
L'esprit soudainement s'effare
Vers l'impossible et le bizarre ;
Crime ou vertu, voit-il encor
Ce qui se meut en ces décors,
Où, devant lui, sur les places, s'exalte
Ailes grandes, dans le brouillard
Un aigle noir avec un étendard,
Entre ses serres de basalte.
O les siècles et les siècles sur cette ville,
Grande de son passé
Sans cesse ardent - et traversé,
Comme à cette heure, de fantômes !
O les siècles et les siècles sur elle,
Avec leur vie immense et criminelle
Battant - depuis quels temps ? -
Chaque demeure et chaque pierre
De désirs fous ou de colères carnassières !
Quelques huttes d'abord et quelques prêtres :
L'asile à tous, l'église et ses fenêtres
Laissant filtrer la lumière du dogme sûr
Et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.
Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;
Croix des papes dont le monde s'effare ;
Moines, abbés, barons, serfs et vilains ;
Mitres d'orfroi, casques d'argent, vestes de lin ;
Luttes d'instincts, loin des luttes de l'âme
Entre voisins, pour l'orgueil vain d'une oriflamme ;
Haines de sceptre à sceptre et monarques faillis
Sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,
Taillant le bloc de leur justice à coups de glaive
Et la dressant et l'imposant, grossière et brève.
Puis, l'ébauche, lente à naître, de la cité :
Forces qu'on veut dans le droit seul planter ;
Ongles du peuple et mâchoires de rois ;
Mufles crispés dans l'ombre et souterrains abois
Vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;
Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;
Flambeaux de délivrance et de salut, debout
Dans l'atmosphère énorme où la révolte bout ;
Livres dont les pages, soudain intelligibles,
Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles ;
Hommes divins et clairs, tels des monuments d'or
D'où les événements sortent armés et forts ;
Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
Et l'espoir fou, dans toutes les cervelles,
Malgré les échafauds, malgré les incendies
Et les têtes en sang au bout des poings brandies.
Elle a mille ans la ville,
La ville âpre et profonde ;
Et sans cesse, malgré l'assaut des jours
Et des peuples minant son orgueil lourd,
Elle résiste à l'usure du monde.
Quel océan, ses coeurs ! quel orage, ses nerfs !
Quels noeuds de volontés serrés en son mystère !
Victorieuse, elle absorbe la terre,
Vaincue, elle est l'attrait de l'univers ;
Toujours, en son triomphe ou ses défaites,
Elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit,
Et la clarté que font ses feux d'or dans la nuit
Rayonne au loin, jusqu'aux planètes!
O les siècles et les siècles sur elle !
Son âme, en ces matins hagards,
Circule en chaque atome
De vapeur lourde et de voiles épars,
Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
Qui s'estompent dans le brouillard.
Son âme errante en chacune des ombres
Qui traversent ses quartiers sombres,
Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée,
Son âme formidable et convulsée,
Son âme, où le passé ébauche
Avec le présent net l'avenir encor gauche.
O ce monde de fièvre et d'inlassable essor
Rué, à poumons lourds et haletants,
Vers on ne sait quels buts inquiétants ?
Monde promis pourtant à des lois d'or,
A des lois claires, qu'il ignore encor
Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,
Une à une, du fond des brumes.
Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême
Qui met sa vie et son âme dans l'effort même
Qu'il projette, le jour, la nuit,
A chaque heure, vers l'infini.
O les siècles et les siècles sur cette ville !
Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.
Il est fumant dans la pensée et la sueur
Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,
Et la ville l'entend monter du fond des gorges
De ceux qui le portent en eux
Et le veulent crier et sangloter aux cieux.
Et de partout on vient vers elle,
Les uns des bourgs et les autres des champs,
Depuis toujours, du fond des loins ;
Et les routes éternelles sont les témoins
De ces marches, à travers temps,
Qui se rythment comme le sang
Et s'avivent, continuelles.
Le rêve! il est plus haut que les fumées
Qu'elle renvoie envenimées
Autour d'elle, vers l'horizon ;
Même dans la peur ou dans l'ennui,
Il est là-bas, qui domine, les nuits,
Pareil à ces buissons
D'étoiles d'or et de couronnes noires,
Qui s'allument, le soir, évocatoires.
Et qu'importent les maux et les heures démentes,
Et les cuves de vice où la cité fermente,
Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,
Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
Qui soulève vers lui l'humanité
Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.
poem by Emile Verhaeren

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Adieux de l'hôtesse arabe
Puisque rien ne t'arrête en cet heureux pays,
Ni l'ombre du palmier, ni le jaune maïs,
Ni le repos, ni l'abondance,
Ni de voir à ta voix battre le jeune sein
De nos soeurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim
Couronne un coteau de sa danse,
Adieu, voyageur blanc ! J'ai sellé de ma main,
De peur qu'il ne te jette aux pierres du chemin,
Ton cheval à l'oeil intrépide ;
Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir,
Ferme, ronde et luisante ainsi qu'un rocher noir
Que polit une onde rapide.
Tu marches donc sans cesse ! Oh ! que n'es-tu de ceux
Qui donnent pour limite à leurs pieds paresseux
Leur toit de branches ou de toiles !
Qui, rêveurs, sans en faire, écoutent les récits,
Et souhaitent, le soir, devant leur porte assis,
De s'en aller dans les étoiles !
Si tu l'avais voulu, peut-être une de nous,
Ô jeune homme, eût aimé te servir à genoux
Dans nos huttes toujours ouvertes ;
Elle eût fait, en berçant ton sommeil de ses chants,
Pour chasser de ton front les moucherons méchants,
Un éventail de feuilles vertes.
Mais tu pars ! - Nuit et jour, tu vas seul et jaloux.
Le fer de ton cheval arrache aux durs cailloux
Une poussière d'étincelles ;
A ta lance qui passe et dans l'ombre reluit,
Les aveugles démons qui volent dans la nuit
Souvent ont déchiré leurs ailes.
Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau,
Ce mont noir qui de loin semble un dos de chameau ;
Pour trouver ma hutte fidèle,
Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,
Qu'elle n'a qu'une porte, et qu'elle s'ouvre au ciel
Du côté d'où vient l'hirondelle.
Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois
Aux filles du désert, soeurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune ;
Ô beau jeune homme blanc, bel oiseau passager,
Souviens-toi, car peut-être, ô rapide étranger,
Ton souvenir reste à plus d'une !
Adieu donc ! - Va tout droit. Garde-toi du soleil
Qui dore nos fronts bruns, mais brûle un teint vermeil ;
De l'Arabie infranchissable ;
De la vieille qui va seule et d'un pas tremblant ;
Et de ceux qui le soir, avec un bâton blanc,
Tracent des cercles sur le sable !
poem by Victor Hugo

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Les complaintes
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir,
A l'heure où vont mourir les tons et les lumières.
Le village, s'endort : la cloche des saluts
Tinte minablement et tinte ; et les chaumières
Qu'on ferme, et les volets et leurs airs vermoulus
Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines.
Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement
S'entend au loin et réveille un écho. Les plaines
Se remplissent de nuit et de tressaillement.
Personne. A l'horizon, rien que la solitude
Et des nuages lents qui voyagent par tas.
Et dans cet infini d'ombre et de lassitude
Et dans cette douleur des campagnes, là-bas,
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route,
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Meurent, en cette fin de dimanche et de soir.
poem by Emile Verhaeren

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