Le lait

Dans la cave très basse et très étroite, auprès
Du soupirail prenant le jour au Nord, les jarres
Laissaient se refroidir le lait en blanches mares
Dans les rouges rondeurs de leur ventre de grès.

Ou eût dit, à les voir dormir dans un coin sombre,
D'énormes nénuphars s'ouvrant par les flots lents,
Ou des mets protégés par des couvercles blancs
Qu'on réservait pour un repas d'anges, dans l'ombre.

Sur double rang étaient couchés les gros tonneaux.
Et les grands plats portant jambons et jambonneaux,
Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge,

Et les flans bruns, avec du sucre au long des bords,
Poussaient à des fureurs de ventres et de corps...
- Mais en face, le lait restait froid, restait vierge.

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Cuisson du pain

Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Le bois brûlé se fendillait en braises rouges
Et deux par deux, du bout d'une planche, les gouges
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s'ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.

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L'abreuvoir

En un creux de terrain aussi profond qu'un antre,
Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré,
Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré,
Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre.

Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants :
Vaches à pas très lents, chevaux menés à l'amble,
Et les boeufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble,
Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants.

Tout s'anéantissait dans la mort coutumière,
Dans la chute du jour: couleurs, parfums, lumière,
Explosions de sève et splendeurs d'horizons ;

Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons,
Des routes s'enfonçaient dans le soir - infinies,
Et les grands boeufs semblaient râler ces agonies.

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Aprement

Le jour
Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour,
Leurs durs regards obstinément fixés à terre ;
Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux,
Elle, ses porcs, et lui, ses boeufs,
Depuis qu'ils se boudaient, rogues et solitaires.

Ils s'épiaient du coin de l'oeil, dans leur enclos,
Avec l'espoir secret de se surprendre en faute.
Mais elle était toujours de corps ferme et dispos
Et lui travaillait dur et tenait la main haute
Sur la grange et le champ.

Ils se mouvaient, pareils à deux blocs de silence,
Faits de sourde rancune et d'âpre violence :
Aux trois repas, ils attablaient, farouchement,
Face à face, leur double entêtement.
Ils gloutonnaient, à bouche pleine,
Leur pain compact
Réglant leurs coups de dents sur le tic tac exact
De l'horloge de chêne ;

Quand leur bru s'en venait, le dimanche, les voir,
L'un disait, à voix haute, pesante et lente,
Ce que l'autre devait savoir
Pour les achats et pour les ventes,
Et l'accord se faisait, sur la somme, sans plus.
- Oh ! qu'ils étaient ardents et résolus
A tordre d'un gain minime
Le plus humble centime ! -

La nuit,
Dos à dos, ils s'étendaient dans leur vieux lit,
Chacun guettant l'aurore
Pour être seul à travailler
Dans le fournil ou le grenier,
Quand l'autre s'oubliait à reposer encore.

Ainsi
Leur bien grandit,
Grâce à leur âcre et morne souci
D'être toujours sans défaillance et sans merci,
Et de vivre, durant des mois et des années,
A mâchoire fermée.

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Moine doux

Il est des moines doux avec des traits si calmes,
Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes,

Qu'on formerait, pour le porter au-dessus d'eux,
Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,

Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie,
Une route d'argent d'un chemin d'or suivie.

Et par les lacs, le long des eaux, ils s'en iraient,
Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.

Ces moines, dont l'esprit jette un reflet de cierge,
Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,

Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant
Etoile de la mer et feu du firmament,

Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges,
Avec des lèvres d'or comme le choeur des anges,

Qui l'ont priée avec des voeux si dévorants
Et des coeurs si brûlés qu'ils en ont les yeux grands,

Qui la servent enfin dans de telles délices,
Qu'ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,

Et qu'Elle, un soir d'amour, pour les récompenser,
Donne aux plus saints d'entre eux son Jésus à baiser.

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Les Cactus

Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie il n'y a que des cactus
Moi j'm'pique de le savoir
Aie! aie! ouille! aie!
Dans leur coeur il y a des cactus
Dans leur portefeuille y a des cactus
Sous leurs pieds il y a des cactus
Dans l'heure qu'il est il y a des cactus
Aie! aie! ouille! aie!
Pour me defendre de leur cactus
A mon tour j'ai pris des cactus
Dans mon lit j'ai mis des cactus
Dans mon silp j'ai mis des cactus
Aie! aie! ouille! aie!
Dans leur sourir' il y a des cactus
Dans leur ventr' il y a des cactus
Dans leur bonjour il y a des cactus
Dans leur cactus il y a des cactus
Aie! aie! aie! ouille! ouille!
Le monde entier est un cactus
il est impossible de s'asseoir
Dans la vie y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aie! aie! aie!

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Les cierges

Ongles de feu, cierges ! - Ils s'allument, les soirs,
Doigts mystiques dressés sur des chandeliers d'or,
A minces et jaunes flammes, dans un décor
Et de cartels et de blasons et de draps noirs.

Ils s'allument dans le silence et les ténèbres,
Avec le grésil bref et méchant de leur cire,
Et se moquent - et l'on croirait entendre rire
Les prières autour des estrades funèbres.

Les morts, ils sont couchés très longs dans leurs remords
Et leur linceul très pâle et les deux pieds dressés
En pointe et les regards en l'air et trépassés
Et repartis chercher ailleurs les autres morts.

Chercher ? Et les cierges les conduisent ; les cierges
Pour les charmer et leur illuminer la route
Et leur souffler la peur et leur souffler le doute
Aux carrefours multipliés des chemins vierges.

Ils ne trouveront point les morts aimés jadis,
Ni les anciens baisers, ni les doux bras tendus,
Ni les amours lointains, ni les destins perdus ;
Car les cierges ne mènent pas en paradis.

Ils s'allument dans le silence et les ténèbres,
Avec le grésil bref et méchant de leur cire
Et se moquent - et l'on entend gratter leur rire
Autour des estrades et des cartels funèbres.

Ongles pâles dressés sur des chandeliers d'or !

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La Beauté De Nos Femmes

Les séduisants sourires,
Les éclats de rire,
Leurs marches, leurs fortes hanches,
Leurs regards, leurs dents blanches,
Les coups d'œil de renard,
Et les lorgnements de canard!
Tam! Tam! Elles sont jolies et délicieuses!
Elles sont ravissantes et majestueuses!

J'étais à la chapelle pour la messe dominicale;
Je les regardais avec l'envie de vivre éternellement
Et les admirais dans mon âme tranquillement.
Comme elles étaient coquetées et magistrales!

Les rouges à lèvres qui me faisaient frémir
Et mon imagination qui m'hypnotisait.
Oh! Que c'était beau de rêver et de dormir
Avec les yeux grands et ouverts.
Quand l'amour voltige dans l'air,
On se sent très bien, voire en paix.

Les robes du temps de Ogé et de Chavannes,
Les jolies jupes de tarlatane,
Leurs marches, leurs étroites hanches,
Leurs regards, leurs dents blanches,
Les gestes, les tendres baisers,
Et les haleines qui réchauffaient mon cœur.
Oh! Dieu, merci pour cet avant-goût, pour ce bonheur;
Nos femmes sont vraiment garnies de qualités.

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Parabole

Parmi l'étang d'or sombre
Et les nénuphars blancs,
Un vol passant de hérons lents
Laisse tomber des ombres.

Elles s'ouvrent et se ferment sur l'eau
Toutes grandes, comme des mantes ;
Et le passage des oiseaux, là-haut,
S'indéfinise, ailes ramantes.

Un pêcheur grave et théorique
Tend vers elles son filet clair,
Ne voyant pas qu'elles battent dans l'air
Les larges ailes chimériques,

Ni que ce qu'il guette, le jour, la nuit,
Pour le serrer en des mailles d'ennui,
En bas, dans les vases, au fond d'un trou,
Passe dans la lumière, insaisissable et fou.

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Kato

Après avoir lavé les puissants mufles roux
De ses vaches, curé l'égout et la litière,
Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,
Ouvert, au jour levant, une porte à chatière,

Kato, la grasse enfant, la pataude, s'assied,
Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,
Sur le vieil escabeau qui ne tient que d'un pied,
Dans l'ombre dense, où luit encore un noctiluque.

Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart ;
Les pieds sont nus dans des sabots. Voici sa pose :
Le sceau dans le giron, les jambes en écart,
Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose.

C'est sa besogne à l'aube, au soir, au coeur du jour,
De venir traire et bousculer gaiement ses bêtes,
En songeant d'un oeil vague aux bombances d'amour
Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,

De son gars, le meunier, un gros rustaud râblé,
Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,
Qui la guette au moulin tout en veillant au blé,
Et la bourre de baisers gras, dès qu'elle passe.

Mais son étable avec ses vaches la retient ;
Elles sont là, dix, vingt, trente, lourdes de graisse,
Leur croupe se haussant dans un raide maintien,
Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l'aise.

Propres ? Rien ne luit tant que le poil de leur peau ;
Fortes ? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée ;
Leur grand souffle, dans l'auge emplie, ameute l'eau,
Leur coup de corne enfonce une cloison, d'emblée.

Elles mâchonnent tout d'un appétit goulu :
Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,
Le col allongé droit et le mufle velu,
Avec des ronflements satisfaits de narines,

Avec des coups de dents donnés vers le panier
Où Kato fait tomber les raves qu'elle ébarbe,
Avec des regards doux fixés sur le grenier
Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.

L'écurie est construite à plein torchis. Le toit,
Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramée,
Sur sa charpente haute étrangement s'asseoit
Et jusqu'aux murs étend ses ailes déplumées.

Les lucarnes du fond permettent au soleil
De briller à travers leurs toiles d'araignées,
Et, le soir, de frapper d'un cinglement vermeil
Les marbres blancs et roux des croupes alignées.

Mais, au dedans, s'attise une chaleur de four
Qui monte des brassins, des ventres et des couches
De bouse mise en tas, pendant que tout autour
Bourdonne l'essaim noir et sonore des mouches.

Et c'est là qu'elle vit, la pataude, bien loin
Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,
Qu'elle a son coin d'amour dans le grenier à foin,
Où son garçon meunier la roule et la saccage

Quand l'étable profonde est close prudemment,
Que la nuit autour d'eux répand sa somnolence,
Qu'on n'entend rien, sinon le lourd mâchonnement
D'une bête éveillée au fond du grand silence.

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Les gueux

La misère séchant ses loques sur leur dos,
Aux jours d'automne, un tas de gueux, sortis des bouges,
Rôdaient dans les brouillards et les prés au repos,
Que barraient sur fond gris des rangs de hêtres rouges.

Dans les plaines, où plus ne s'entendait un chant,
Où les neiges allaient verser leurs avalanches,
Seules encor, dans l'ombre et le deuil s'épanchant,
Quatre ailes de moulin tournaient grandes et blanches.

Les gueux vaguaient, les pieds calleux, le sac au dos,
Fouillant fossés, fouillant fumiers, fouillant enclos,
Dévalant vers la ferme et réclamant pâture.

Puis reprenaient en chiens pouilleux, à l'aventure,
Leur course interminable à travers champs et bois,
Avec des jurements et des signes de croix.

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Victor Hugo

Heureux l'homme occupé ...

Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin,
Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin,
Se réveille, l'esprit rempli de rêverie,
Et, dès l'aube du jour, se met à lire et prie !
A mesure qu'il lit, le jour vient lentement
Et se fait dans son âme ainsi qu'au firmament.
Il voit distinctement, à cette clarté blême,
Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-même ;
Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit ;
Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre,
Les anges souriants se penchent sur son livre.

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Les saints

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

On en connaît qui sont venus,
- dites, de quels pays d'or et d'ivoire !
Depuis des temps que nul n'a retenus,
Dans ma contrée, en sa mémoire.
On en connaît qui sont partis de Trébizonde,
Dieu sait par quels chemins,
N'ayant pour seuls trésors au monde
Que deux lys clairs, entre leurs mains.

Dreling, dreling,
C'est la tête de tous les Saints.

J'en sais de très pauvres, mais très honnêtes,
Là-bas, au fond d'un bourg flamand,
Eloi, Bernard, Corneille, Amand,
Qui font le bien aux bêtes ;
Et quelques-uns laissés pour compte
Aux gens pieux qui vous le content,
En Campine, dans le pays amer,
Par des hommes qu'hallucinait la mer.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

D'autres règnent aux carrefours,
Où les commères les injurient,
A poings tendus, avec furie,
Dès qu'ils ajournent leurs secours ;
Et tels sont gras et tels sont maigres,
Les uns bossus, les autres droits,
Mais tous, revêtus d'or, comme autrefois
Les mages blancs et les rois nègres.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

En voici dont la pauvre image
Orne le môle d'un vieux port
Et que l'orage en ses doigts tord
Sur leur petit socle à ramages ;
D'autres sont là, près du bois sourd,
Dans une niche au creux d'un frêne,
D'où leur tête d'un poids trop lourd
A chu dans l'eau de leur fontaine.

Mais qu'importe qu'ils soient grandis
Ou rabaissés sur cette terre,
Saints de la pluie ou du tonnerre
Ne sont-ils pas au paradis ?
Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi
Leur fête en or, au temps précis,
Où les vents d'ouest, par les champs cornent,
Le premier jour du grand mois morne.

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Morale

Pour le tombeau de Théophile Gautier


Orner le monde avec son corps, avec son âme,
Etre aussi beau qu’on peut dans nos sombres milieux,
Dire haut ce qu’on rêve et qu’on aime le mieux,
C’est le devoir, pour tout homme et pour toute femme.

Les gens déshérités du ciel, qui n’ont ni flamme
Sous le front, ni rayons attirants dans les yeux,
Théophile Gautier, t’ont jugé vicieux,
Immoral. Mais le vent moqueur a pris leur blâme.

La splendeur de ta vie et tes vers scintillants
Te défendent, ainsi que les treize volants
Gardent rose, dans leurs frou-frous, ta Moribonde.

Elle et toi, jeunes, beaux, pour ceux qui t’auront lu
Vous vivrez. C’est le prix de quiconque a voulu
Avec son corps, avec son âme orner le monde.

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Les vieux maîtres

Dans les bouges fumeux où pendent des jambons,
Des boudins bruns, des chandelles et des vessies,
Des grappes de poulets, des grappes de dindons,
D'énormes chapelets de volailles farcies,
Tachant de rose et blanc les coins du plafond noir,
En cercle, autour des mets entassés sur la table,
Qui saignent, la fourchette au flanc dans un tranchoir,
Tous ceux qu'auprès des brocs la goinfrerie attable,
Craesbeke, Brakenburgh, Teniers, Dusart, Brauwer,
Avec Steen, le plus gros, le plus ivrogne, au centre,
Sont réunis, menton gluant, gilet ouvert,
De rires plein la bouche et de lard plein le ventre.
Leurs commères, corps lourds où se bombent les chairs
Dans la nette blancheur des linges du corsage,
Leur versent à jets longs de superbes vins clairs,
Qu'un rai d'or du soleil égratigne au passage,
Avant d'incendier les panses des chaudrons.
Elles, ces folles, sont reines dans les godailles,
Que leurs amants, goulus d'amours et de jurons,
Mènent comme au beau temps des vieilles truandailles,
Tempes en eau, regards en feu, langue dehors,
Avec de grands hoquets, scandant les chansons grasses,
Des poings brandis au clair, des luttes corps à corps
Et des coups assénés à broyer leurs carcasses,
Tandis qu'elles, le sang toujours à fleur de peau,
La bouche ouverte aux chants, le gosier aux rasades,
Après des sauts de danse à fendre le carreau,
Des chocs de corps, des heurts de chair et des bourrades,
Des lèchements subis dans un étreignement,
Toutes moites d'ardeurs, tombent dépoitraillées.
Une odeur de mangeaille au lard, violemment,
Sort des mets découverts ; de larges écuellées
De jus fumant et gras, où trempent des rôtis,
Passant et repassant sous le nez des convives,
Excitent, d'heure en heure, à neuf, leurs appétits.
Dans la cuisine, on fait en hâte les lessives
De plats vidés et noirs qu'on rapporte chargés,
Des saucières d'étain collent du pied aux nappes,
Les dressoirs sont remplis et les celliers gorgés.
Tout autour de l'estrade, où rougeoient ces agapes,
Pendent à des crochets paniers, passoires, grils,
Casseroles, bougeoirs, briquets, cruches, gamelles ;
Dans un coin, deux magots exhibent leurs nombrils,
Et trônent, verre en main, sur deux tonnes jumelles ;
Et partout, à chaque angle ou relief, ici, là,
Au pommeau d'une porte, aux charnières d'armoire,
Au pilon des mortiers, aux hanaps de gala,
Sur le mur, à travers les trous de l'écumoire,
Partout, à droite, à gauche, au hasard des reflets,
Scintillent des clartés, des gouttes de lumière,
Dont l'énorme foyer - où des coqs, des poulets,
Rôtissent tout entiers sur l'ardente litière -
Asperge, avec le feu qui chauffe le festin,
Le décor monstrueux de ces grasses kermesses.

Nuits, jours, de l'aube au soir et du soir au matin,
Eux, les maîtres, ils les donnent aux ivrognesses.
La farce épaisse et large en rires, c'est la leur :
Elle se trousse là, grosse, cynique, obscène,
Regards flambants, corsage ouvert, la gorge en fleur,
La gaieté secouant les plis de sa bedaine.
Ce sont des bruits d'orgie et de rut qu'on entend
Grouiller, monter, siffler, de sourdine en crécelle,
Un vacarme de pots heurtés et se fendant,
Un entrechoquement de fers et de vaisselle,
Les uns, Brauwer et Steen, se coiffent de paniers,
Brakenburg cymbalise avec deux grands couvercles,
D'autres râclent les grils avec les tisonniers,
Affolés et hurlants, tous soûls, dansant en cercles,
Autour des ivres-morts, qui roulent, pieds en l'air.
Les plus vieux sont encor les plus goulus à boire,
Les plus lents à tomber, les plus goinfres de chair,
Ils grattent la marmite et sucent la bouilloire,
Jamais repus, jamais gavés, toujours vidant,
Leur nez luit de lécher le fond des casseroles.
D'autres encor font rendre un refrain discordant
Au crincrin, où l'archet s'épuise en cabrioles.
On vomit dans les coins ; des enfants gros et sains
Demandent à téter avant qu'on les endorme,
Et leurs mères, debout, suant entre les seins,
Bourrent leur bouche en rond de leur téton énorme.
Tout gloutonne à crever, hommes, femmes, petits ;
Un chien s'empiffre à droite, un chat mastique à gauche ;
C'est un déchaînement d'instincts et d'appétits,
De fureurs d'estomac, de ventre et de débauche,
Explosion de vie, où ces maîtres gourmands,
Trop vrais pour s'affadir dans les afféteries,
Campaient gaillardement leurs chevalets flamands
Et faisaient des chefs-d'oeuvre entre deux soûleries.

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Les Deux Cygnes

Les deux cygnes s'assoient confortablement sur l'eau,
Comme deux larges chaloupes, sous le pont de la navette,
Pendant que les oies et les canards effectuent leur pirouette.
Les mages et les autres témoins ne voulaient écrire un mot.

Que c'est beau! Ce duo dynamique ne se fâche que rarement;
Tantôt Ils se dodinent, tantôt ils plongent leur long cou,
A quelques pieds, au fond de l'eau, pour se rafraîchir, ou
Pour attraper quelques pisquettes égarées dans l'étang.

Ils ne volent pas trop souvent, sauf pour exhiber la splendeur
De leurs ailes, qui sont plus blanches que la neige de février.
C'est très joli de mirer ces créatures, qui vivent très aisées,
Dans la prairie aqueuse, encerclées d'oiseaux et de fleurs.

Les deux cygnes s'assoient confortablement sur l'eau,
Les reflets de leur silhouette ressemblent à ceux des statuettes;
Ce couple amoureux chasse les tris tris et les pisquettes,
Venant partout de tous les quatre points cardinaux.

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Il fait novembre en mon âme

Rayures d'eau, longues feuilles couleur de brique,
Par mes plaines d'éternité comme il en tombe !
Et de la pluie et de la pluie - et la réplique
D'un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe
Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.

- Il fait novembre en mon âme -
Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe !

Par mes plaines d'éternité, la pluie
Goutte à goutte, depuis quel temps, s'ennuie,
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est le vent du Nord qui clame
Comme une bête dans mon âme.

Feuilles couleur de lie et de douleur,
Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ;
Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs,
Comme il en tombe sur mon coeur !

Avec des loques de nuages,
Sur son pauvre oeil d'aveugle
S'est enfoncé, dans l'ouragan qui meugle,
Le vieux soleil aveugle.

- Il fait novembre en mon âme -

Quelques osiers en des mares de limon veule
Et des cormorans d'encre en du brouillard,
Et puis leur cri qui s'entête, leur morne cri
Monotone, vers l'infini !

- Il fait novembre en mon âme -

Une barque pourrit dans l'eau,
Et l'eau, elle est d'acier, comme un couteau,
Et des saules vides flottent, à la dérive,
Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.

- Il fait novembre en mon âme -

Il fait novembre et le vent brame
Et c'est la pluie, à l'infini,
Et des nuages en voyages
Par les tournants au loin de mes parages
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est ma bête à moi qui clame,
Immortelle, dans mon âme !

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Les complaintes

Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir,
A l'heure où vont mourir les tons et les lumières.
Le village, s'endort : la cloche des saluts
Tinte minablement et tinte ; et les chaumières
Qu'on ferme, et les volets et leurs airs vermoulus
Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines.
Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement
S'entend au loin et réveille un écho. Les plaines
Se remplissent de nuit et de tressaillement.
Personne. A l'horizon, rien que la solitude
Et des nuages lents qui voyagent par tas.
Et dans cet infini d'ombre et de lassitude
Et dans cette douleur des campagnes, là-bas,
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route,
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Meurent, en cette fin de dimanche et de soir.

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Hommage

Pour y tasser le poids de tes belles lourdeurs,
Tes doubles seins frugaux et savoureux qu'arrose
Ton sang, tes bras bombés que lustre la peau rose,
Ton ventre où les poils roux toisonnent leurs splendeurs,

Je tresserai mes vers comme, au fond des villages,
Assis, au seuil de leur maison, les vieux vanniers
Mêlent les osiers bruns et blancs de leurs paniers,
En dessins nets, pris à l'émail des carrelages.

Ils contiendront les ors fermentés de ton corps ;
Et je les porterai comme des fleurs de fête,
En tas massifs et blonds, au soleil, sur ma tête,
Orgueilleusement clair, comme il convient aux forts.

Ta grande chair me fait songer aux centauresses
Dont Paul Rubens, avec le feu de ses pinceaux,
Incendiait les crins au clair, les bras en graisse,
Les seins pointés vers les yeux verts des lionceaux.

Ton sang était le leur, alors qu'au crépuscule,
Sous tel astre mordant de soir le ciel d'airain,
Leur grande voix hélait quelque farouche Hercule
Que la nuit égarait dans le brouillard marin ;

Et que les sens crispés d'ardeur vers les caresses,
Et le ventre toujours béant vers l'inconnu,
Leurs bras tordaient l'appel lascif vers les adresses
Des monstres noirs, lécheurs de rut, sur un corps nu.

Ce que je choisirais pour le symboliser,
Ce ne seraient ni lys, ni tournesols, ni roses
Ouvrant aux vents frôleurs leur corolle en baiser,
Ni les grands nénuphars dont les pulpes moroses

Et les larges yeux froids, chargés d'éternité,
Bâillent sur l'étang clair leurs rêves immobiles,
Ni le peuple des fleurs despotique et fouetté
De colère et de vent sur les grèves hostiles,

Non - Mais tout frémissant d'aurore et de soleil,
Comme des jets de sang se confondent par gerbes,
En pleine floraison, en plein faste vermeil,
Ce serait un massif de dahlias superbes,

Qui, dans l'automne en feu des jours voluptueux,
Dans la maturité chaude de la matière,
Comme de grands tétons rouges et monstrueux,
Se raidiraient sous les mains d'or de la lumière.


Les forts montent la vie ainsi qu'un escalier,
Sans voir d'abord que les femmes sur leurs passages
Tendent vers eux leurs seins, leurs fronts et leurs visages
Et leurs bras élargis en branches d'espalier.

Ils sont les assoiffés de ciel, nocturne hallier,
Où buissonnent des feux en de noirs paysages,
Et si haut montent-ils, séduits par des présages,
Qu'ils parviennent enfin au suprême palier.

Ils y cueillent des fruits d'astres et de comètes ;
Puis descendent, lassés de gloire et de conquêtes,
L'esprit déçu, les yeux ailleurs, les coeurs brûlés ;

Et regardant alors les femmes qui les guettent,
Ils s'inclinent devant, à deux genoux, et mettent
Entre leurs mains en or les grands mondes volés.

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Les mendiants

Les jours d'hiver quand le froid serre
Le bourg, le clos, le bois, la fange,
Poteaux de haine et de misère,
Par l'infini de la campagne,
Les mendiants ont l'air de fous.

Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes,
Avec leur pain trempé de pluie
Et leur chapeau comme la suie
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;
Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;
On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.

Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage ;
Avec leurs hardes et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;
Et maintenant que Décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix.

Avec leur dos comme un fardeau
Et leur chapeau comme la suie,
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.

Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las -
De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.

Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,
Et se terrent comme des loups,
Au fond d'un trou,
Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor.

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Victor Hugo

A ma fille Adèle

Tout enfant, tu dormais près de moi, rose et fraîche,
Comme un petit Jésus assoupi dans sa crèche ;
Ton pur sommeil était si calme et si charmant
Que tu n'entendais pas l'oiseau chanter dans l'ombre ;
Moi, pensif, j'aspirais toute la douceur sombre
Du mystérieux firmament.

Et j'écoutais voler sur ta tête les anges ;
Et je te regardais dormir ; et sur tes langes
J'effeuillais des jasmins et des oeillets sans bruit ;
Et je priais, veillant sur tes paupières closes ;
Et mes yeux se mouillaient de pleurs, songeant aux choses
Qui nous attendent dans la nuit.

Un jour mon tour viendra de dormir ; et ma couche,
Faite d'ombre, sera si morne et si farouche
Que je n'entendrai pas non plus chanter l'oiseau ;
Et la nuit sera noire ; alors, ô ma colombe,
Larmes, prière et fleurs, tu rendras à ma tombe
Ce que j'ai fait pour ton berceau.

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