Conseil absurde
Autant que moi malade et veule, as-tu goûté
Quand ton être ployait sous les fièvres brandies,
Quand tu mâchais l'orviétan des maladies,
Le coupable conseil de l'inutilité ?
Et doux soleil qui baise un oeil éteint d'aveugle ?
Et fleur venue au tard décembral de l'hiver ?
Et plume d'oiselet soufflée au vent de fer ?
Et neutre et vide écho vers la taure qui meugle ?
O les rêves du rien, en un cerveau mordu
D'impossible ! s'aimer, dans son effort qui leurre !
Se construire, pour la détruire, une demeure !
Et se cueillir, pour le jeter, un fruit tendu !
Hommes tristes, ceux-là qui croient à leur génie
Et fous ! et qui peinent, sereins de vanité ;
Mais toi, qui t'es instruit de ta futilité,
Aime ton vain désir pour sa toute ironie.
Regarde en toi, l'illusion de l'univers
Danser; le monde entier est du monde la dupe ;
Agis gratuitement et sans remords ; occupe
Ta vie absurde à se moquer de son revers.
Songe à ces lys royaux, à ces roses ducales,
Fiers d'eux-mêmes et qui fleurissent, à l'écart,
Dans un jardin, usé de siècles, quelque part,
Et n'ont jamais courbé leurs tiges verticales.
Inutiles pourtant, inutiles et vains,
Parfums demain Perdus, corolles demain mortes,
Et personne pour s'en venir ouvrir les portes
Et les faire servir au pâle orgueil des mains.
poem by Emile Verhaeren

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Être aimé
Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :
Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu ?
Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,
C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime.
Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,
Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,
Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise : Aimons !
Il faut que de mon âme une autre âme se double,
Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,
Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?
Si personne ne dit cela, je sens l'exil,
L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,
Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,
C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.
Ah ! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.
Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !
A quoi bon l'univers ? l'âme qu'on a, qu'en faire ?
Que faire d'un regard dont personne ne veut ?
La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud.
Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;
L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre ;
Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit
Orphelin ; l'azur semble ironique, on a froid ;
Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n'apaise
Cette honte sinistre ; on languit, l'heure pèse,
Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,
Que faire ? où fuir ? On est seul dans l'immense ennui.
Une maîtresse, c'est quelqu'un dont on est maître ;
Ayons cela. Soyons aimé, non par un être
Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas
La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas
Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde.
Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,
Sombre table de jeu, caverne sans rayons !
Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?
J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe,
Le sort est un escroc, et je suis une dupe.
J'aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !
Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d'oeil !
Que le fuseau des jours lentement se dévide !
Hélas ! comme le coeur est lourd quand il est vide !
Comment porter ce poids énorme, le néant ?
L'existence est un trou de ténèbres, béant ;
Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante
Livre à l'affreuse bise implacable et grondante
Françoise échevelée, un baiser éternel
La console, et l'enfer alors devient le ciel.
Mais quoi ! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe,
Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace !
N'avoir pas un atome à soi dans l'infini !
Qu'est-ce donc que j'ai fait ? De quoi suis-je puni ?
Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.
Cette chauve-souris de son aile m'effleure,
L'indifférence, blême habitante du soir.
Être aimé ! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir -
Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine
De mêler son visage à la laideur humaine,
Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux
Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,
Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !
Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille,
D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé,
Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé !
poem by Victor Hugo

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Morale
Pour le tombeau de Théophile Gautier
Orner le monde avec son corps, avec son âme,
Etre aussi beau qu’on peut dans nos sombres milieux,
Dire haut ce qu’on rêve et qu’on aime le mieux,
C’est le devoir, pour tout homme et pour toute femme.
Les gens déshérités du ciel, qui n’ont ni flamme
Sous le front, ni rayons attirants dans les yeux,
Théophile Gautier, t’ont jugé vicieux,
Immoral. Mais le vent moqueur a pris leur blâme.
La splendeur de ta vie et tes vers scintillants
Te défendent, ainsi que les treize volants
Gardent rose, dans leurs frou-frous, ta Moribonde.
Elle et toi, jeunes, beaux, pour ceux qui t’auront lu
Vous vivrez. C’est le prix de quiconque a voulu
Avec son corps, avec son âme orner le monde.
poem by Charles Cros

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Ne nous plaignons pas
Va, ne nous plaignons pas de nos heures d'angoisse.
Un trop facile amour n'est pas sans repentir ;
Le bonheur se flétrit, comme une fleur se froisse
Dès qu'on veut l'incliner vers soi pour la sentir.
Regarde autour de nous ceux qui pleuraient naguère
Les voilà l'un à l'autre, ils se disent heureux,
Mais ils ont à jamais violé le mystère
Qui faisait de l'amour un infini pour eux.
Ils se disent heureux ; mais, dans leurs nuits sans fièvres,
Leurs yeux n'échangent plus les éclairs d'autrefois ;
Déjà sans tressaillir ils se baisent les lèvres,
Et nous, nous frémissons rien qu'en mêlant nos doigts.
Ils se disent heureux, et plus jamais n'éprouvent
Cette vive brûlure et cette oppression
Dont nos coeurs sont saisis quand nos yeux se retrouvent ;
Nous nous sommes toujours une apparition !
Ils se disent heureux, parce qu'ils peuvent vivre
De la même fortune et sous le même toit ;
Mais ils ne sentent plus un cher secret les suivre ;
Ils se disent heureux, et le monde les voit !
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
On voit, à travers le branchage à nu, monter
Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
Ne les a vus groupés non loin de notre porte
Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
Derrière un seuil usé que protège un auvent,
N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
Et la lampe dont luit l'amicale lumière,
Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
Pour se sentir penser au travers de leurs yeux.
Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
De profonde et tranquille et tendre intimité
Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent
Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
Se frippant, feuille à feuille, au jardin des années.
Contre le noir hiver ainsi que des reclus
Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
Et rien ne les abat et rien ne les amène
A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
Oh 1! les tranquilles gens au fond des vieux villages !
Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur !
Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
Et notre force et notre ardeur dans leur courage !
Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
poem by Emile Verhaeren

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A vingt ans
À vingt ans on a l'oeil difficile et très fier :
On ne regarde pas la première venue,
Mais la plus belle ! Et, plein d'une extase ingénue,
On prend pour de l'amour le désir né d'hier.
Plus tard, quand on a fait l'apprentissage amer,
Le prestige insolent des grands yeux diminue,
Et d'autres, d'une grâce autrefois méconnue,
Révèlent un trésor plus intime et plus cher.
Mais on ne fait jamais que changer d'infortune :
À l'âge où l'on croyait n'en pouvoir aimer qu'une,
C'est par elle déjà qu'on apprit à souffrir ;
Puis, quand on reconnaît que plus d'une est charmante,
On sent qu'il est trop tard pour choisir une amante
Et que le coeur n'a plus la force de s'ouvrir.
poem by Rene Francois Armand Prudhomme

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L'orgueil
Non plus parce qu'il vit d'angoisse et de souffrance,
Mais parce qu'à chaque heure il crée une espérance,
L'âpre univers est plein de foi.
Il n'importe que sous les toits,
Dans les demeures,
Quand le jour naît ou qu'il décroît,
Les prières au Christ en croix
Se meurent.
Efforts multipliés en tous les lieux du monde,
C'est vous qui recélez les croyances profondes :
Qui risque et qui travaille, croit ;
Qui cherche et qui invente, croit encore ;
Les lumières de chaque aurore
Ressuscitent, fatalement, au fond des coeurs
La confiance en leur ardeur.
Désormais c'est l'orgueil qui s'attaque au mystère
Que toujours nous propose et nous cause la terre,
Orgueil jeune et joyeux qui se mue en ferveur
Pour ne jamais se rebuter devant l'obstacle
Et soi-même créer le quotidien miracle
Dont a besoin l'esprit humain.
Ô croyance en mon front, en mes yeux, en mes mains,
Croyance en mon cerveau que la recherche enivre,
Croyance en tout mon être ardent, vibrant, dardé,
Comme vous me faites plus sûr et décidé
Dans le danger et la gloire que j'ai
De vivre !
Depuis que je me sens
N'être qu'un merveilleux fragment
Du monde en proie aux géantes métamorphoses,
Le bois, le mont, le sol, le vent, l'air et le ciel
Me deviennent plus fraternels
Et je m'aime moi-même en la splendeur des choses.
Je m'aime et je m'admire en tel geste vermeil
Que fait un homme à moi pareil
En son passage sur la terre.
Tout comme lui je suis doté
De génie et de volonté
Et ce qu'il fait, je le puis faire.
Avec mes deux poumons, je respire l'exploit
Que m'apporte le vent de tous les points du monde.
Est mien, tout penser clair, utile, allègre et droit
Dont j'ai senti l'audace en mon âme profonde.
Ainsi
Je communie
Avec toute la vie
Et des choses et des êtres.
Je me prodigue en tout, comme tout me pénètre,
Vice, vertu, mérite ou faute.
Tout mon orgueil s'exerce à bellement souffrir
Et quand il le faudra à fièrement mourir,
Pour n'abaisser jamais ma force intense et haute.
poem by Emile Verhaeren

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Le monde Du Vide
Dans l’univers du vide,
Dans le réel vide,
Dans le triste vide,
Où tout est réellement vide,
Où rien n’a un sens,
Quoi que nous faisions,
Tout est aussi vide,
Le vide n’est que logique naturelle,
Est la nature, c’est la vérité du vide;
Faire le vide,
L’authenticité de tout c’est le néant;
Le vide,
Ne venir de nul part ailleurs,
Apparaître de quelque part, soit de nul part peut être,
Avant nature n’était que vide,
Hors nature est inspiration,
Alors que l’inspiration n’est que vide,
Du vide au vide, telle est la loi de la nature,
Le vide c’est la patience dans une source d’inspiration, dans un creux de création, dans une ouverture des naissances nouvelles,
Le vide, c’est une joie intérieurement interne,
Etre volontairement obligé à faire quelque chose,
C’est la joie parfaite, le monde de création, de conception imaginaire au réel.
L’univers du vide.
Tout commence avec quelque chose, l’on ne peut commencer avec rien,
Ce quelque chose, c’est le courage de commencer; le vide.
poem by Kafun Lady

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La vie ardente
Mon coeur, Je l'ai rempli du beau tumulte humain :
Tout ce qui fut vivant et haletant sur terre,
Folle audace, volonté sourde, ardeur austère
Et la révolte d'hier et l'ordre de demain
N'ont point pour les juger refroidi ma pensée.
Sombres charbons, j'ai fait de vous un grand feu d'or,
N'exaltant que sa flamme et son volant essor
Qui mêlaient leur splendeur à la vie angoissée.
Et vous, haines, vertus, vices, rages, désirs,
je vous accueillis tous, avec tous vos contrastes,
Afin que fût plus long, plus complexe et plus vaste
Le merveilleux frisson qui me fit tressaillir.
Mon coeur à moi ne vit dûment que s'il s'efforce ;
L'humanité totale a besoin d'un tourment
Qui la travaille avec fureur, comme un ferment,
Pour élargir sa vie et soulever sa force.
Qu'importe, si l'on part, qu'on n'arrive jamais,
Et que l'on voie au loin se déplacer les cimes !
L'orgueil est de monter toujours vers un sommet
Tenant la peur de soi pour le plus vil des crimes ;
Celui qui choit s'est rehaussé, quand même, un jour,
S'il a senti l'enivrement de la mêlée
L'exalter à tel point dans la haine ou l'amour,
Que sa force soudaine en parut décuplée
Et puis toucher, goûter, sentir, entendre et voir ;
Ouvrir les yeux pour regarder l'aube ou le soir
Dorer un horizon ou rosir un nuage ;
Marcher près de la mer et chanter sur la plage ;
Ecouter le vent fou danser sur la forêt
Comme sur un brasier de flammes végétales ;
Recueillir un parfum dans un flot de pétales ;
Sucer le jus d'un fruit intarissable et frais ;
Ou bien vouer des mains aux caresses profondes,
Le soir, quand, sur sa couche amoureuse, la chair
S'illumine du large éclat de ses seins clairs ;
Dites ! N'y eût-il rien que ces bonheurs au monde
Qu'il faut les accueillir pour vivre, éperdument.
O muscles que je meus avec emportement !
O rythmes de mon sang qui m'allégez tout l'être
Quelle fièvre vous entraînez à votre cours !
Voici que mon cerveau se ranime à son tour
Et qu'il cherche et se tend pour découvrir, peut-être,
Dans l'univers profond un peu de vérité.
Et je tremble et j'exulte à ouïr le mystère
Parler comme quelqu'un qui parlerait sous terre,
Et le sol bat, et mon coeur rouge et contracté
S'écrase sur ce sol pour mieux entendre encore.
poem by Emile Verhaeren

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La cueillette
Nous vînmes au jardin fleuri pour la cueillette.
Belle, sais-tu combien de fleurs, de roses-thé,
Roses pâles d'amour qui couronnent ta tête,
S'effeuillent chaque été ?
Leurs tiges vont plier au grand vent qui s'élève.
Des pétales de rose ont chu dans le chemin.
Ô Belle, cueille-les, puisque nos fleurs de rêve
Se faneront demain !
Mets-les dans une coupe et toutes portes doses,
Alanguis et cruels, songeant aux jours défunts,
Nous verrons l'agonie amoureuse des roses
Aux râles de parfums.
Le grand jardin est défleuri, mon égoïste,
Les papillons de jour vers d'autres fleurs ont fui,
Et seuls dorénavant viendront au jardin triste
Les papillons de nuit.
Et les fleurs vont mourir dans la chambre profane.
Nos roses tour à tour effeuillent leur douleur.
Belle, sanglote un peu... Chaque fleur qui se fane,
C'est un amour qui meurt !
poem by Guillaume Apollinaire

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Un matin
Dès le matin, par mes grand'routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.
Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C'est fête et joie en ma poitrine ;
Que m'importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;
Je marche avec l'orgueil d'aimer l'air et la terre,
D'être immense et d'être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.
Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m'enfouis dans l'herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.
Les bras fluides et doux des rivières m'accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.
Il me semble jusqu'à ce jour n'avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !
Dites, est-il vrai qu'hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s'exalter les roses !
Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n'a point d'âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.
J'aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l'espace entier pour en gonfler ma force.
Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l'être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s'enivre de soi ainsi qu'un insensé !
poem by Emile Verhaeren

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Diva, Malgré Tout, Je T'Aimerai Pour Longtemps
Diva, Malgré Tout, Je T'Aimerai Pour Longtemps
Je n'oublierai jamais la première fois
Que j'ai entendu ta majestueuse voix.
J'étais aussi heureux et jeune comme toi;
Jovial et omnipotent comme un confus roi.
Oh! Les folies de la jeunesse, les folies d'antan!
Malgré tout, Diva, je t'aimerai pour longtemps.
Tes chansons resteront au creux de mes oreilles
Toute la journée, quand je me réveille et quand je sommeille.
Je ne sais comment expliquer ce phénomène,
Je ne sais où trouver les mots pour décrire
La clarté et la beauté de ta voix qui m'inspire
Et qui me plonge dans des rêves pour des semaines.
Diva, malgré tout, je t'aimerai pour longtemps.
Rien n'est éternel, mais ta voix restera dans ma mémoire;
Même quand je perdrai l'ouïe, dans cent ans;
Même quand on m'enterrera dans la tombe noire.
Les plaisirs de la terre sont fous et éphémères;
La drogue et les stupéfiants sont des ennemis.
Pour bien vivre, il faut choisir des vrais amis,
Qui possèdent de bons principes et de bonnes manières.
Diva, j'ai des difficultés à croire que tu es partie,
Aussi vite, comme un coup d'éclair, comme la foudre.
Tu n'es plus. Demain tu prendras ton état de poudre;
Les mélodies s'entremêleront aux émois de la vie.
Je ne t'oublierai jamais. L'homme est mortel et imparfait,
C'est ce qu'on lit dans les livres bibliques, voire philosophiques.
Malgré tout, je t'aimerai pour longtemps. Que tu dors en paix,
Dans la vallée, où les passereaux imitent les sanglots angéliques!
poem by Hebert Logerie

Submitted by Poetry Lover
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Les Cactus
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie il n'y a que des cactus
Moi j'm'pique de le savoir
Aie! aie! ouille! aie!
Dans leur coeur il y a des cactus
Dans leur portefeuille y a des cactus
Sous leurs pieds il y a des cactus
Dans l'heure qu'il est il y a des cactus
Aie! aie! ouille! aie!
Pour me defendre de leur cactus
A mon tour j'ai pris des cactus
Dans mon lit j'ai mis des cactus
Dans mon silp j'ai mis des cactus
Aie! aie! ouille! aie!
Dans leur sourir' il y a des cactus
Dans leur ventr' il y a des cactus
Dans leur bonjour il y a des cactus
Dans leur cactus il y a des cactus
Aie! aie! aie! ouille! ouille!
Le monde entier est un cactus
il est impossible de s'asseoir
Dans la vie y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aie! aie! aie!
song performed by by Vanessa Paradis

Submitted by Lucian Velea
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Les Sens de l'Amour
Si je n’avais ma voix que pour mieux te parler,
Je n’aurais pas assez de mots pour te dire,
Les mille et une phrases douces pour t’aimer,
Que jusqu'à ce jour je n’ai pas pu t’écrire.
Si je n’avais mon ouïe que pour t’écouter,
Je serais sourde à la terre et à ses chagrins,
Pour dans tes rimes tendres à jamais m’isoler,
Au son d’une chanson sans couplet ni refrain.
Si je n’avais mes yeux que pour te contempler,
Je ne verrais ni couleurs, ni matins blafards,
Perdue dans l’aurore de rêves éveillés,
Captivée par l’éclat rieur de ton regard.
Si je n’avais que ton parfum pour respirer,
Je ne chercherais plus de nouvelles senteurs,
Par trop fugaces. Contre toi je resterai,
Humant ton encens et me saoulant de bonheur.
Et si je n’avais ma peau que pour te toucher,
Je serais mise à l’abri d’autres sensations,
Sous tes caresses, tremblante de volupté,
Tes mains m’emportant sous de méconnus frissons.
Si je n’avais le silence que pour parler,
Il me suffirait comme lente symphonie,
Nos pensées s’emmêleraient sans se consulter,
Comme des notes sous l’accord d’un même si.
Mais notre Amour nous demande tant de toujours,
Tellement plus, depuis hier, pour demain, pour encore.
Fais nous vivre unis, dans l’infini de nos corps,
Dans l’avenir du temps, par nos gestes d’amour.
poem by Late Sunrise

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Ceux de Liége
Dût la guerre mortelle et sacrilège
Broyer notre pays de combats en combats,
Jamais, sous le soleil, une âme n'oubliera
Ceux qui sont morts pour le monde, là-bas
A Liége.
Ainsi qu'une montagne
Qui marcherait et laisserait tomber par chocs
Ses blocs
Sur les villes et les campagnes,
S'avançait la pesante et féroce Allemagne.
Oh tragique moment !
Les gens fuyaient vers l'inconnu, éperdument ;
Seuls, ceux de Liége résistèrent
A ce sinistre écroulement
D'hommes et d'armes sur la terre.
S'ils agirent ainsi,
C'est qu'ils savaient qu'entre leurs mains était remis
Le sort
De la Bretagne grande et de la France claire,
Et qu'il fallait que leurs efforts,
Après s'être acharnés, se doublassent encor
En des efforts plus sanguinaires.
Peu importait
Qu'en ces temps sombres,
Contre l'innombrable empire qu'ils affrontaient,
Ils ne fassent qu'un petit nombre ;
A chaque heure du jour,
Défendant et leur ville, et ses forts tour à tour,
Ils livraient cent combats parmi les intervalles ;
Ils tuaient en courant, et ne se lassaient pas
D'ensanglanter le sol à chacun de leurs pas,
Et d'être prompts sous les rafales
Des balles.
Môme lorsque la nuit, dans le ciel sulfureux,
Un Zeppelin rôdeur passait au-dessus d'eux,
Les désignant aux coups par sa brusque lumière,
Nul ne reculait, fût-ce d'un pas, en arrière ;
Mais, tous ils bondissaient d'un si farouche élan
En avant,
Que la place qu'ils occupaient demeurait vide
Quand y frappait la mort rapide.
A l'attaque, sur les glacis,
Quand, rang par rang, se présentaient les ennemis,
Sous l'éclair courbe et régulier des mitrailleuses,
Un tir serré, qui, tout à coup, se dilatait,
Immensément les rejetait,
Et, rang par rang, les abattait
Sur la terre silencieuse.
Chaudfontaine et Loncin et Boncelle et Barchon
Retentissaient du bruit d'acier de leurs coupoles ;
Ils assumaient la nuit, le jour, sur leurs épaules,
La charge et le tonnerre et l'effroi des canons ;
A nos troupes couchées
Dans les tranchées,
Des gamines et des gamins
Distribuaient le pain
Et rapportaient la bière
Avec la bonne humeur indomptée et guerrière.
On y parlait d'exploits accomplis simplement,
Et comme, à tel moment,
Le meilleur des régiments
Fut à tel point fureur, carnage et foudroiement,
Que jamais troupe de guerre
Ne fut plus ferme et plus terrible sur la terre.
La ville entière s'exaltait
De vivre sous la foudre ;
L'héroïsme s'y respirait
Comme la poudre ;
Le coeur humain s'y composait
D'une neuve substance
Et le prodige y grandissait
Chaque existence.
Ô vous, les hommes de demain,
Dût la guerre mortelle et sacrilègre
Nous écraser encor dans un dernier combat,
Jamais, sous le soleil, une âme n'oubliera
Ceux qui sont morts pour le monde, là-bas,
A Liége.
poem by Emile Verhaeren

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Inconscience
L'âme et le coeur si las des jours, si las des voix,
Si las de rien, si las de tout, l'âme salie ;
Quand je suis seul, le soir, soudainement, parfois,
Je sens pleurer sur moi l'oeil blanc de la folie.
Celui, si triste hélas ! qui s'en alla, là-bas,
- Pâle oeil désenchanté de la raison méchante -
Rêver à quelque chose, au loin, qu'on ne voit pas
A quelque chose au loin qui tremble et pleure et chante.
Morne crapaud blotti sous les roses, tout seul !
Si seul ! - morne crapaud pleureur de lune, appelle !
Appelle ! Et vous, petites fleurs, pour le linceul
De mon cerveau, l'ensevelisseuse vient-elle ?
Être l'errant au monde et le pauvre de soi,
Avec le feu bougeant d'une âme, qui tremblote
Derrière une main frêle et ballotte son moi ;
Qui tremblote comme un reflet dans l'eau ballotte.
Passer inconscient et se faire l'ami
De ce qui vole et rampe et fuit, là-bas. Naguère,
Avant que ne sortît du somme, l'endormi,
Le premier homme, on a vu mes pareils sur terre.
Ayez amour pour eux, ayez amour un peu !
Ils sont les charmeurs lents, là-bas, des brises lentes :
Leurs doigts, qui n'ont jamais touché le mauvais feu,
Dansent des airs lointains, sur des flûtes tremblantes:
Les puérils et les vaguants, mais loin du mal,
Et les doux égarés, par les bruyères vertes :
Hamlet rirait Peut-être, hélas ! mais Parsifal ?
Ô Parsifal bénin et clair, comprendrait certes !
poem by Emile Verhaeren

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A propos de dona Rosa
A Mérante
Au printemps, quand les nuits sont claires,
Quand on voit, vagues tourbillons,
Voler sur les fronts les chimères
Et dans les fleurs les papillons,
Pendant la floraison des fèves,
Quand l'amant devient l'amoureux,
Quand les hommes, en proie aux rêves,
Ont toutes ces mouches sur eux,
J'estime qu'il est digne et sage
De ne point prendre un air vainqueur,
Et d'accepter ce doux passage
De la saison sur notre coeur.
A quoi bon résister aux femmes,
Qui ne résistent pas du tout ?
Toutes les roses sont en flammes ;
Une guimpe est de mauvais goût.
Trop heureux ceux à qui les belles
Font la violence d'aimer !
A quoi sert-il d'avoir des ailes,
Sinon pour les laisser plumer ?
Ô Mérante, il n'est rien qui vaille
Ces purs attraits, tendres tyrans,
Un sourire qui dit : Bataille !
Un soupir qui dit : Je me rends !
Et je donnerais la Castille
Et ses plaines en amadou
Pour deux yeux sous une mantille,
Fiers, et venant on ne sait d'où.
poem by Victor Hugo

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A ceux qui sont petits
Est-ce ma faute à moi si vous n'êtes pas grands ?
Vous aimez les hiboux, les fouines, les tyrans,
Le mistral, le simoun, l'écueil, la lune rousse ;
Vous êtes Myrmidon que son néant courrouce ;
Hélas ! l'envie en vous creuse son puits sans fond,
Et je vous plains. Le plomb de votre style fond
Et coule sur les noms que dore un peu de gloire,
Et, tout en répandant sa triste lave noire,
Tâche d'être cuisant et ne peut qu'être lourd.
Tortueux, vous rampez après tout ce qui court ;
Votre oeil furieux suit les grands aigles véloces.
Vous reprochez leur taille et leur ombre aux colosses ;
On dit de vous : - Pygmée essaya, mais ne put.-
Qui haïra Chéops si ce n'est Lilliput ?
Le Parthénon vous blesse avec ses fiers pilastres ;
Vous êtes malheureux de la beauté des astres ;
Vous trouvez l'océan trop clair, trop noir, trop bleu ;
Vous détestez le ciel parce qu'il montre Dieu ;
Vous êtes mécontents que tout soit quelque chose ;
Hélas, vous n'êtes rien. Vous souffrez de la rose,
Du cygne, du printemps pas assez pluvieux.
Et ce qui rit vous mord. Vous êtes envieux
De voir voler la mouche et de voir le ver luire.
Dans votre jalousie acharnée à détruire
Vous comprenez quiconque aime, quiconque a foi,
Et même vous avez de la place pour moi !
Un brin d'herbe vous fait grincer s'il vous dépasse ;
Vous avez pour le monde auguste, pour l'espace,
Pour tout ce qu'on voit croître, éclairer, réchauffer,
L'infâme embrassement qui voudrait étouffer.
Vous avez juste autant de pitié que le glaive.
En regardant un champ vous maudissez la sève ;
L'arbre vous plaît à l'heure où la hache le fend ;
Vous avez quelque chose en vous qui vous défend
D'être bons, et la rage est votre rêverie.
Votre âme a froid par où la nôtre est attendrie ;
Vous avez la nausée où nous sentons l'aimant ;
Vous êtes monstrueux tout naturellement.
Vous grondez quand l'oiseau chante sous les grands ormes.
Quand la fleur, près de vous qui vous sentez difformes,
Est belle, vous croyez qu'elle le fait exprès.
Quel souffle vous auriez si l'étoile était près !
Vous croyez qu'en brillant la lumière vous blâme ;
Vous vous imaginez, en voyant une femme,
Que c'est pour vous narguer qu'elle prend un amant,
Et que le mois de mai vous verse méchamment
Son urne de rayons et d'encens sur la tête ;
Il vous semble qu'alors que les bois sont en fête,
Que l'herbe est embaumée et que les prés sont doux,
Heureux, frais, parfumés, charmants, c'est contre vous.
Vous criez : au secours ! quand le soleil se lève.
Vous exécrez sans but, sans choix, sans fin, sans trêve,
Sans effort, par instinct, pour mentir, pour trahir ;
Ce n'est pas un travail pour vous de tout haïr,
Fourmis, vous abhorrez l'immensité sans peine.
C'est votre joie impie, âcre, cynique, obscène.
Et vous souffrez. Car rien, hélas, n'est châtié
Autant que l'avorton, géant d'inimitié !
Si l'oeil pouvait plonger sous la voûte chétive
De votre crâne étroit qu'un instinct vil captive,
On y verrait l'énorme horizon de la nuit ;
Vous êtes ce qui bave, ignore, insulte et nuit ;
La montagne du mal est dans votre âme naine.
Plus le coeur est petit, plus il y tient de haine.
poem by Victor Hugo

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Les malades
Pâles, nerveux et seuls, les tragiques malades
Vivent avec leurs maux. Ils regardent le soir
Se faire dans leur chambre et grandir les façades.
Une église près d'eux lève son clocher noir,
Heure morte, là-bas, quelque part, en province,
En des quartiers perdus, au fond d'un clos désert,
Où s'endeuillent les murs et les porches dont grince
Le gond monumental, ainsi qu'un poing de fer.
Pâles et seuls les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Mais aujourd'hui, barricadés dans le cynisme
De leur dégoût, ils ont l'esprit inquiété :
' Si le bonheur régnait dans ce mâle égoïsme :
' Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté ?
' Ils ont banalement aimé comme les autres
' Les autres ; ils ont cru, bénévoles, aux deuils
' A la souffrance, à des gestes prêcheurs d'apôtres ;
' Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils
' Vides, les îles d'or, là-bas, dans l'or des brumes,
' Où les rêves assis, sous leur manteau vermeil,
' Avec de longs doigts d'or effeuillaient aux écumes
' Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil.
' Cassés, les mâts d'avant, flasques, les grands voiles !
' Laissez la barque aller et s'éteindre les ports :
' Aucun phare ne tend vers les grandes étoiles
' Son bras immensément en feu - les feux sont morts ! '
Nerveux et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Et maintenant, leur corps ? - cage d'os pour les fièvres ;
Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents
Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres
Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents.
Et le regret éveille en eux l'orgueil posthume
De s'en aller revivre en un monde nouveau
Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume,
Dresse le Dieu féroce et noir en leur cerveau.
Nerveux et seuls, ils sont les tragiques malades
Aigus de tous leurs maux. Ils regardent les feux
S'épandre sur la ville et les pâles façades
Comme de grands linceuls venir au devant d'eux.
poem by Emile Verhaeren

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Le Sommeil
Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits,
Et cet âpre laurier plus amer que la cendre,
Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis ?
Si j’ai mêlé tout bas à l’onde des fontaines
Les larmes que leur eau pleure encore aujourd’hui,
Crois-tu que j’ignorais combien elles sont vaines ?
Si, debout, j’ai marché sur le sable changeant,
Était-ce pour marquer mon pas sur son arène,
Puisqu’il n’en reste rien quand a passé le vent ?
Et pourtant j’ai voulu être un homme et me vivre
Et faire tour à tour ce que font les vivants ;
J’ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.
Amour, haine, colère, ivresse, j’ai voulu,
Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre,
Entendre dans l’écho ce que je n’étais plus.
Si j’ai drapé mon corps de pourpres et de bures,
N’en savais-je pas moins que mon corps était nu
Et que ma chair n’était que sa cendre future ?
Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir,
Et la vaine rumeur dont toute vie est faite,
Non, tout cela, c’était pour pouvoir mieux dormir
L’ombre définitive et la nuit satisfaite !
poem by Henri de Regnier

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Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;
Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.
Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !
poem by Victor Hugo

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