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<div style="background:#fff;border:#bbb dashed 1px;padding:5px"><a href="http://en.citatepedia.ro/comments.php?id=385233" style="color:#000;text-decoration:none"><div style="margin:10px 0"><strong>Le paradis</strong></div><div style="margin:10px 0">Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ;<br>Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air ; <br>Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, <br>Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. <br>Un lion se couchait sous des branches en fleurs ; <br>Le daim flexible errait là-bas, près des panthères ; <br>Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs <br>Parmi les phlox en feu et les lys de lumière. <br>Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux. <br>Adam vivait captif en des chaînes divines ; <br>Eve écoutait le chant menu des sources fines, <br>Le sourire du monde habitait ses beaux yeux ; <br>Un archange tranquille et pur veillait sur elle <br>Et, chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors, <br>Pour que la nuit fût douce au repos de son corps, <br>L'archange endormait Eve au creux de sa grande aile.</div><div style="margin:10px 0">Avec de la rosée au vallon de ses seins, <br>Eve se réveillait, candidement, dans l'aube ; <br>Et l'archange séchait aux clartés de sa robe <br>Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main. <br>L'ombre se déliait de l'étreinte des roses <br>Qui sommeillaient encore et s'inclinaient là-bas ; <br>Et le couple montait vers les apothéoses <br>Que le jardin sacré dressait devant ses pas. <br>Comme hier, comme toujours, les bêtes familières <br>Avec le frais soleil dormaient sur les gazons ; <br>Les insectes brillaient à la pointe des pierres <br>Et les paons lumineux rouaient aux horizons ; <br>Les tigres clairs, auprès des fleurs simples et douces, <br>Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux ; <br>Et les bonds des chevreuils, dans l'herbe et sur la mousse, <br>S'entremêlaient sous le regard des lions doux ; <br>Rien n'avait dérangé les splendeurs de la veille. <br>C'était le même rythme unique et glorieux, <br>Le même ordre lucide et la même merveille <br>Et la même présence immuable de Dieu.</div><div style="margin:10px 0">II</div><div style="margin:10px 0">Pourtant, après des ans et puis des ans, un jour, <br>Eve sentit son âme impatiente et lasse <br>D'être à jamais la fleur sans sève et sans amour <br>D'un torride bonheur, monotone et tenace ; <br>Aux cieux planait encor l'orageuse menace <br>Quand le désir lui vint d'en éprouver l'éclair. <br>Un large et doux frisson glissa dès lors sur elle <br>Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair, <br>Eve, contre son coeur, serrait ses deux mains frêles.<br>L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit, <br>Le brusque et violent réveil de la dormeuse <br>Et les gestes épars de son étrange ennui, <br>Mais Eve demeurait close et silencieuse. <br>Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux <br>Qui vivaient avec elle au bord des sources nues, <br>Et le miroir fidèle et souterrain des eaux <br>D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue. <br>Un soir qu'il se penchait, avec des doigts pieux, <br>Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux, <br>Eve bondit soudain hors de son aile immense. <br>Oh ! l'heureuse, subite et féconde démence, <br>Que l'ange, avec son coeur trop pur, ne comprit pas. <br>Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras <br>Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles <br>Eperdument, là-bas, vers des brasiers d'étoiles.</div><div style="margin:10px 0">Adam la vit ainsi et tout son coeur trembla.</div><div style="margin:10px 0">Jadis, quand, au soir descendant, ses courses <br>De marcheur solitaire erraient par là, <br>Joueuse, il l'avait vue au bord des sources <br>Vouloir en ses deux mains saisir <br>Les bulles d'eau fugaces <br>Que les sables du fond lançaient vers la surface ; <br>Il l'avait vue encore ardente au seul plaisir <br>De ployer vers le sol, avec des doigts agiles, <br>Les brins d'herbe légers <br>Et d'y regarder luire et tout à coup bouger <br>Les insectes fragiles ; <br>Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait <br>Quand lui, l'homme, cherchait déjà quel-que autre vie <br>Non asservie, <br>Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.</div><div style="margin:10px 0">Eve voulait aimer, Adam voulait connaître ; <br>Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur <br>Tendue, il devina soudain quel nouvel être <br>Eve, à son tour, sentait naître et battre en son coeur.</div><div style="margin:10px 0">Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte <br>D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus ; <br>Des grappes de parfums tombaient des térébinthes <br>Et le sol était chaud de parfums répandus.</div><div style="margin:10px 0">Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve, <br>Avec un geste fier, s'empara de ses mains, <br>Les baisa longuement, lentement, comme en rêve, <br>Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.</div><div style="margin:10px 0">Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure.<br>Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser<br>Et ses doigts épandaient sa grande chevelure<br>Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.</div><div style="margin:10px 0">Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines <br>Où comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux. <br>Adam sentait sa force inconnue et soudaine <br>Croître, sous un émoi brusque et délicieux.</div><div style="margin:10px 0">Le corps d'Eve cachait de profondes retraites <br>Douces comme la mousse au vent tiède du jour <br>Et les gazons foulés et les gerbes défaites <br>Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.</div><div style="margin:10px 0">Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine <br>Et les retint broyés entre leurs bras raidis, <br>Toute la grande nuit amoureuse et féline <br>Fit plus douce sa brise au coeur du paradis.</div><div style="margin:10px 0">Soudain<br>Un nuage d'abord lointain,<br>Mais dont se déchaînait le tournoyant vertige <br>Au point de n'être plus que terreur et prodige, <br>Bondit de l'horizon au travers de la nuit. <br>Adam releva Eve et serra contre lui<br>Le pâle et doux effroi de sa chair frissonnante. <br>Le nuage approchait, livide et sulfureux, <br>Il était débordant de menaces tonnantes <br>Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, <br>A l'endroit même où les herbes sauvages <br>Etaient chaudes encor <br>D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, <br>Toute la rage <br>Du formidable et ténébreux nuage <br>Mordit.</div><div style="margin:10px 0">Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit. <br>Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes ;<br>Au détour des sentiers profonds et taciturnes, <br>L'épée entre leurs mains, les anges flamboyaient ; <br>On entendait rugir des lions vers les astres ; <br>Des cris d'aigle hélaient la mort et ses désastres ;<br>Tous les palmiers géants, au bord des lacs, ployaient <br>Sous le même vent dur de colère et de haine, <br>Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là-bas, <br>Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas<br>Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.</div><div style="margin:10px 0">L'ordre divin et primitif n'existait plus.<br>Tout un autre univers se dégageait de l'ombre<br>Où des rythmes nouveaux encore irrésolus<br>Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre.<br>Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,<br>Tumultueux de vent ou calmes de rosée,<br>Et toi, montagne, et vous, neiges cristallisées<br>Là-haut en des palais de gel et de soleil,<br>Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines, <br>Et toi, clarté chantante et douce des fontaines, <br>Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux, <br>Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux, <br>Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques, <br>Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini, <br>Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis <br>Pour la vie innombrable et pour la mort unique.</div><div style="margin:10px 0">L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant <br>Solliciter sa force et la mêler aux choses ; <br>Il devinait les buts, il soupçonnait les causes <br>Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant ; <br>Soir coeur naïf, sans le vouloir, aima la terre <br>Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire <br>Et les feux jaillissants des cailloux fracassés. <br>Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides <br>Et les raisins broyés des grappes translucides <br>Illuminaient sa soif avant de l'apaiser. <br>Et la chasse et la lutte et les bêtes hurlantes <br>Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains, <br>Et l'orgueil le dota de forces violentes <br>Pour que lui-même, un jour, bâtît seul son destin.</div><div style="margin:10px 0">Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme<br>Avait ému sa chair du frisson merveilleux,<br>Vivait dans les bois d'or baignés d'aube et d'aromes<br>Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux.<br>C'est en elle que s'éveilla la première âme<br>Faite de force douce et de trouble inconnu,<br>A l'heure où tout son coeur se répandait en flammes<br>Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu.<br>Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achève<br>Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts,<br>Elle étendait son corps déjà plein de son rêve <br>Sur les pentes des rocs que le couchant dorait ;<br>Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes <br>Sur sa peau frémissante et claire ainsi que l'eau, <br>Et le soleil, frôlant toute sa chair féconde, <br>Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau. <br>Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente, <br>Au sort humain multiplié par son amour, <br>A la volonté belle, énorme et violente <br>Qui dompterait la terre et ses forces un jour. <br>Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées, <br>Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds, <br>Et d'avance la grande Eve transfigurée <br>Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front ; <br>Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines, <br>Vous exaltiez son coeur pour en chasser le deuil <br>Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines <br>Lui prédirent quels bonds soulèverait l'orgueil ;<br>Elle espérait en vous, recherches et pensées, <br>Acharnement de vivre et de vouloir le mieux <br>Dans la peine vaillante et la joie angoissée, <br>Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu, <br>Libre et belle, par un chemin de mousses vertes, <br>Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas : <br>L'ange était accueillant, la porte était ouverte ; <br>Mais, détournant la tête, elle n'y rentra pas.</div><div style="margin:10px 0"><br /></a><br />poem by <a href="http://en.citatepedia.ro/by.php?a=Emile+Verhaeren">Emile Verhaeren</a><div class=q> <img src="https://www.citatepedia.ro/g/32share.png" style="float:left" alt="Share"> <script type="text/javascript" src="//s7.addthis.com/js/300/addthis_widget.js#pubid=citatepedia" async="async"></script><div style="display:inline-block" class="addthis_sharing_toolbox" data-url="http://en.citatepedia.ro/comments.php?id=385233" data-title="Le paradis de Emile Verhaeren" data-description="Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ; Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air ; Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. Un lion se couchait sous des branches en fl..."></div> </div> </div>
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